Confucius ou la recherche de la meilleure version de nous-même. Ca
pourrait être un titre. Le penseur et homme d'état chinois Confucius reste
en effet le personnage atypique par son empreinte, historique par sa notoriété,
qui aura le plus marqué la civilisation chinoise. Considéré comme le premier «
éducateur » de la Chine, son enseignement a donné naissance au confucianisme,
une doctrine politique et sociale qui a été érigée en "religion
d'État" dès la dynastie Han et qui ne fut officiellement bannie qu'au
début du XXe siècle. Né à Zou (陬) près de
Qufu (曲阜) dans l'actuelle
province du Shandong, il est généralement appelé Kǒngzǐ (孔子) ou Kǒng Fūzǐ (孔夫子) par les
Chinois, ce qui signifie « Maître Kong » et qui a été latinisé en
"Confucius" par les Jésuites.
Selon l’historien
Sima Tan (1) et un autre spécialiste de la Chine antique, Sima Qian (2) - l’un
des premiers a avoir tenté de décrire l’histoire de la Chine depuis son origine
- la famille de Confucius descendrai de l’antique dynastie impériale Shang
(vers 1765 – 1066 av J-C) qui régnait sur le royaume de Lu (province de Shan
Dong). Le père de Confucius, lettré pratiquant les arts martiaux y fut
conseiller royal. Sa deuxième concubine, donna naissance à Confucius après que
sa première femme lui ait donné neuf filles. Confucius (chinois : 孔夫子 ; en pinyin Kǒngfūzǐ, Wade-Giles: K'ung-fu-tzu) ou bien
(chinois : 孔子 ; en pinyin
Kǒngzǐ), est né le 28 septembre 551 av. J.-C. à Zou (陬) et mort le 11 mai 479 av. J.-C. à Qufu (曲阜). A la naissance de Confucius, son père avait 70 ans et
mourut trois ans plus tard. Confucius bien que pauvre et sans statut étudia au
sein de la cour les trois cent chapitres des codes rituels et les trois mille
compositions musicales de la dynastie Zhou, une des dernières dynasties royales
de l’Antiquité.
A ce
titre, Confucius est un « maitre » atypique. Il se considère comme un
continuateur des traditions connues. En aucun cas il ne désire créer un nouveau
système de pensée, pas plus une école dédiée à une idéologie, tout juste une
certaine forme de pratique. Une pratique atypique car plus proche du rite que
de l’enseignement traditionnel. Le rite est une approche de l’enseignement qui
place le respect des gestes prescrit comme une exigence absolue. « Il faut faire corps et âme avec la forme
pour que notre humanité se révèle » pense Confucius. Le maitre enseigne donc autant par le geste, par les
postures que par la parole. Rappelons-le : le mot rite est de la même
racine indo-européene que le mot art. Pour Confucius, chaque geste reste la
possibilité d’un poème. Comme le souligne Yu Dan (3) « Nous occidentaux comprenons difficilement
qu’un simple geste, une simple posture puissent constituer l’un des plus hauts
lieux de la pensée ».
Une
certitude : Confucius veut continuer à transmettre à la lettre « ce qui fut et doit continuer à être ».
A ses débuts Maitre de musique à la cour, Confucius a été ministre de la
Justice du royaume de Lu. Sa doctrine héritée de l’expérience de la dynastie
sur le déclin est donc a considérée comme une doctrine intégrant en plus du
sens de la justice et de « la recherche de l’homme authentique » un
volet politique. Le terreau intellectuel du pouvoir on le verra jouera aussi un
rôle considérable dans les orientations de la philosophie confucéenne empreinte
d’ordre, d’harmonie, de modestie, de compassion, d’humanité et de tolérance. L’homme
« honorable » que construit la doctrine confucéenne se nomme junzi
que l’on traduit aussi par « homme noble » ; Dans l’esprit de
Confucius, il ne s’agit pas d’un état ou d’un statut, mais d’une étoile qui
conduit vers perfectionnement continu de soi. L’homme est ainsi placé face à
lui même comme l’artisan face à son chef-d’œuvre.
Devenu lettré érudit, Confucius doit subir
l’exil suite a une guerre civile qui éclate dans son royaume de Lu. Etrange destin atypique de cet homme qui
mourra à 73 ans après être revenu à 68 ans dans son pays. Jamais de son vivant
il n’aura perçu l’extraordinaire portée de son enseignement qui marquera
l’histoire de la Chine pour les deux milles ans après sa mort. Officiellement intronisé par l’empereur Wudi
(141-87 av JC) le mariage entre Confucius et la Chine était politique. Il
démontrait que le fil de la tradition n’était pas rompu alors qu’une nouvelle
dynastie s’installait avec la prise de pouvoir par l’empereur Wudi. Bien que
mis à l’index sous le régime maoïste, Confucius est de nouveau prôné à l’ère de
la mondialisation par des responsables chinois qui remettent au gout du jour
des notions telles que Min ben (« peuple racine ») suggérant que le
peuple est la chose la plus précieuse. Confucius, allié malgré lui d’une démocratisation
« à la chinoise » ? Peut-être.
Un proverbe connu de tous les chinois dit : « La vérité n’est jamais
loin des gens ordinaires ». Les célèbres « Entretiens » (4) de
Confucius ne disent pas autre chose. Pour ce penseur atypique, les vérités
simples et limpides de ce monde peuvent pénétrer le cœur des hommes parce
qu’elles ne procèdent pas de l’endoctrinement mais d’un appel intérieur visant
a éveiller chaque âme.
des journalistes passionnés par les interviews« exigeantes » via
des recherches documentaires: bio, interviews de biographes, correspondances,
discours, séminaires, vidéos, visite de lieux « privés », rencontre avec les
conservateurs des musées…
Il faut en moyenne deux mois pour réaliser
une « Last Interview » de 15 feuillets
Attypique.com anime des débats et conférences
en partenariat avec des auteurs et éditeurs de Biographies / Histoire
/ Documents / Témoignages / Essais
Attypique.com extrait de la
collection « Last Interview »:
Attypique.com : Confucius, qu’entendez-vous par humanité ?
Confucius: « Aimer
les hommes ».
Attypique.com : Vous vous présentez,
Confucius, comme un sage, comme l’incarnation d’un homme empreint de valeur de
sagesse et pas comme philosophe. Pour vous, la force des actes prime toujours
sur la force des mots. Cela dit,quels mots avez-vous transmis à vos 3000 élèves?
Confucius: « En
préambule je vous dirai que je ne peux rien pour qui ne
se pose pas de questions. Les questions passent aussi par les mots. Qui ne
connaît la valeur des mots ne saurait connaître les hommes. Lorsque les mots
perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. Cela dit, nous savons qu’une
image vaut mille mots. Mais il faut se souvenir aussi que chercher à plaire aux
hommes par des discours étudiés et un extérieur composé est rarement signe de
plénitude humaine. »
Attypique.com : Et sur les valeurs propres à la sagesse, quel
message essentiel suggérez-vous ?
Confucius:
« La sagesse c’est connaitre les hommes. Pour
appliquer les principes liés à la sagesse il ne faut pas trop d'isolement ; pas
trop de relations ; le juste milieu, voilà ce qu’est la sagesse. Vous
remarquerez que le sage est calme et serein, l'homme de peu est toujours
accablé de soucis. Le sage a honte de ses défauts, mais n'a pas honte de s'en
corriger. Le sage ne s'afflige pas de ce que les hommes ne le connaissent pas;
il s'afflige de ne pas connaître les hommes. Une dernière remarque : le
sage se demande à lui-même la cause de ses fautes, l'insensé le demande aux
autres. »
Attypique.com : A la lumière de votre enseignement, on
constate que la motivation l’emporte sur l’action. Les junzi sont selon Vous, la
conscience d’une société en indiquant les idéaux à poursuivre. Comment
définissez-vous un junzi ou homme honorable ?
Confucius: « L’homme
honorable – junzi – comprend ce qui est moral. L’homme de peu comprend ce qui
est profitable. La voie de l’homme honorable – que je ne peux quant à moi
réaliser- est triple : la plénitude humaine sans obsession ; la
connaissance sans scepticisme ; le courage sans peur. »
Attypique.com : Confucius, si vous deviez dresser un portrait
de junzi…
Confucius: « Un junzi n’a pas toujours de domicile fixe
mais un cœur fixe. Sa vie intérieure importe
plus que sa vie pratique. L’homme honorable est maitre de lui-même et n’a pas
de contestation avec personne ; il est sociable, mais n’est pas homme de
parti. L’homme honorable cultive l’harmonie et non le conformisme. Il
aime tous les hommes et n’a de partialité pour personne. Le junzi s’applique a
être lent dans ses discours et diligent dans ses actions. Un homme honorable
commence par appliquer ce qu’il veut enseigner ; ensuite il enseigne. »
Attypique.com : Selon votre enseignement et la culture
chinoise, l’humanité est égale aux cieux et à la terre, et tous trois
constituent ce que les Chinois appellent les « Trois Augustes », trois
éléments de grandeur et d’importances égales dont l’univers est constitué. Confucius,
quels conseils essentiels proposez-vous afin que l’humanité, au centre de vos
préoccupations, devienne meilleure ?
Confucius: « La
nature fait les hommes semblables, la vie les rend différents. Quand vous voyez
un homme sage, pensez à l'égaler en vertu. Quand vous voyez un homme dépourvu
de sagesse, examinez-vous vous-même. Agissez envers les autres comme vous
aimeriez qu'ils agissent envers vous. Quand vous instruisez les gens, vous en
obtenez cent. Pour l’éducation, apprendre sans réfléchir est vain sachez-le.
Réfléchir sans apprendre est également dangereux. Mieux vaut étudier que jeûner
tout un jour et veiller toute une nuit pour méditer en vain. Négligez et vous
perdrez. Cherchez et vous trouverez. Mais chercher ne conduit à trouver que si
nous cherchons ce qui est en nous. Il faut travailler. C’est une évidence pour
moi : celui qui aime à apprendre est bien près du savoir. »
Attypique.com : Pour parvenir à ces équilibres, Confucius,
quelle voie doivent suivre les hommes sensibles à vos conseils de
sagesse ?
Confucius: « Une
évidence d’abord : celui qui ne progresse pas chaque
jour, recule chaque jour. Quand vous rencontrez un homme vertueux, cherchez à
l'égaler. Quand vous rencontrez un homme dénué de vertu, examinez vos propres
manquements. Dépasser les limites n'est pas un moindre défaut que de rester en
deçà. L'homme de bien est droit et juste, mais non raide et inflexible ; il sait
se plier mais sait aussi ne pas se courber. Souvenez-vous : l'archer a un
point commun avec l'homme de bien : quand sa flèche n'atteint pas le centre de
la cible, il en cherche la cause en lui-même. Nous savons que l'expérience est
une lanterne attachée dans notre dos, qui n'éclaire que le chemin parcouru. Plutôt
que de maudire les ténèbres, allumons une chandelle, si petite soit-elle. »
Attypique.com : On l’a vu, vous ne vous présentez pas comme
un philosophe, davantage comme un « passeur », un maitre qui partage
son savoir et ses rites. En termes de voie individuelle, qu’enseigne votre doctrine
au niveau de la connaissance personnelle tirée de vos propres expériences?
Confucius: « L'expérience
est une bougie qui n'éclaire que celui qui la porte. La nature rapproche, le
rite distingue. A mes disciples, je dis ne
vous affligez pas de ce que les hommes ne vous connaissent pas ; affligez-vous
de ne pas connaître les hommes. Tentez de mieux vous connaitre. Ainsi, lorsque l'on se cogne la tête contre un pot et
que cela sonne creux, ça n'est pas forcément le pot qui est vide ! Ne te
crois point si important que les autres te paraissent insignifiants. La vie de
l'homme dépend de sa volonté ; sans volonté, elle serait abandonnée au hasard. Agis
avec gentillesse, mais n'attends pas de la reconnaissance. Et n’oublie
pas : la vraie faute est celle qu'on ne corrige pas. »
Attypique.com : Ce qui est frappant pour un occidental, c’est
de constater que vous tirez de chaque expérience de la vie courante des vérités
et des principes utiles à Tous. Très concrètement, au quotidien, pour l’homme
qui désire suivre en pratique votre savoir, que peut apporter l’enseignement de
Confucius au plus grand nombre ?
Confucius:
« Tout d’abord, il est indispensable d’avoir
assez d'empire sur soi-même pour juger des autres par comparaison avec nous, et
agir envers eux, comme nous voudrions que l'on agît envers nous-mêmes, c'est ce
qu'on peut appeler la doctrine de l'humanité; il n'y a rien au-delà. Qui
comprend le nouveau en réchauffant l'ancien peut devenir un maître. D’une
manière très concrète comme vous me le demandez, je vous dirai que quand un
homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson. Nulle
pierre ne peut être polie sans friction, nul homme ne peut parfaire son
expérience sans épreuve. Pour y parvenir, souvenons-nous que celui qui déplace
la montagne, c'est celui qui commence à enlever les petites pierres. En matière
de savoir, concrètement, ce qu'on sait, savoir qu'on le sait ; ce qu'on ne sait
pas, savoir qu'on ne le sait pas : c'est savoir véritablement. Un homme est
souvent un père : rappelle-toi que ton fils n'est pas ton fils, mais le
fils de son temps. »
Attypique.com : En cas d’échec ou d’épreuves particulièrement
difficiles a surmonter, que préconise votre doctrine basée sur la loyauté et la
tolérance ?
Confucius: « Notre
plus grande gloire n'est point de tomber, mais de savoir nous relever chaque
fois que nous tombons. On peut enlever de force à une armée de trois légions
son général en chef ; il est impossible d’arracher de force son libre
arbitre au moindre particulier. »
Attypique.com : Votre doctrine Confucius s’étend aux domaines
du gouvernement des hommes, l’art de la politique. Quelle position
préconisez-vous d’adopter aux responsables qui vous consultent
régulièrement ?
Confucius: « Souvenons-nous
de deux principes essentiels pour le gouvernement des hommes : qui
ne se préoccupe pas de l'avenir lointain, se condamne aux soucis immédiats et sans
langage commun les affaires ne peuvent être conclues. Sous un bon gouvernement,
la pauvreté est une honte; sous un mauvais gouvernement, la richesse est aussi
une honte. Rien ne sert de parler des choses qui sont déjà accomplies, ni de
faire des remontrances sur celles qui sont déjà très avancées, ni de blâmer ce
qui est passé. Le prince ne doit pas craindre de n'avoir pas une population
nombreuse, mais de ne pas avoir une juste répartition des biens. Je vais vous
livrer une idée qui je considère comme utile autant qu’originale: si tu veux juger
des mœurs d'un peuple, écoute sa musique. »
Attypique.com : Quelles conditions
faut-il réunir pour qu’un pays vive en paix avec un gouvernement stable ?
Confucius: « J’en
distingue trois : des armes en suffisance, assez de vivres et la confiance
du peuple. La plus importante des trois, c’est la confiance, car si le peuple
n’a pas confiance en ceux qui le gouvernent, c’est fini pour le gouvernement. »
Attypique.com : Sur la mort, des gens
peuvent s’immoler en suivant votre « doctrine confucéenne ». Comment votre
enseignement traite réellement ce sujet ?
Confucius: « Quand
on ne sait pas ce qu'est la vie, comment pourrait-on savoir ce qu'est la mort ?
Quand l'oiseau est près de mourir, son chant devient triste ; quand l'homme est
près de mourir, ses paroles portent l'empreinte de la vertu. Tuer un homme pour
sauver le monde, ce n'est pas agir pour le bien du monde. S'immoler soi-même
pour le bien du monde, voilà qui est bien agir. J’ajoute que rien n'est jamais
sans conséquence, en conséquence, rien n'est jamais gratuit. »
Attypique.com : Votre doctrine Confucius s’étend à de
nombreux domaines touchant à la tolérance, à l’harmonie,
la modestie, la compassion, l’humanité et l’amitié. Que vous
suggère le mot amitié en termes d’enseignement ?
Confucius: « Un
conseil : ne choisis tes amis que parmi tes égaux. Trois
sortes d'amis sont utiles, trois sortes d'amis sont néfastes. Les utiles : un
ami droit, un ami fidèle, un ami cultivé. Les néfastes : un ami faux, un ami
mou, un ami bavard. Pour échanger avec ses amis : avertis tes amis avec
franchise et conseille-les avec douceur. S’ils n’approuvent pas tes avis,
arrête, plutôt que de risquer un affront. Rappelons qu’en amitié comme
ailleurs, le tout est plus grand que la somme des parties. »
3 Yu Dan : Yu Dan « Le
bonheur selon Confucius » (Pocket)
4 « Les entretiens » de
Confucius Notes rédigées par ses disciples (3000 dont 72 sages exceptionnels)
BONUS:
Le confucianisme, une pensée universelle
La propagation de la pensée confucéenne a été plus ancienne à l'est qu'à l'ouest et y a laissé une empreinte plus profonde. Ses idées pénétrèrent en Corée et au Vietnam voici plus de deux mille ans, à l'époque des Qin et des Han. En 285 de l'ère chrétienne, elles filtrèrent de la Corée au Japon. Du Vietnam, elles gagnèrent plusieurs pays de l'Asie du Sud-Est et du Sud. Dans ces pays où elles se sont imposées depuis des siècles, elles ont imprimé leur marque sur les coutumes et les traditions. Aussi le confucianisme y constitue-t-il, comme en Chine, le pilier de la culture et des traditions nationales. Nombre de chercheurs postulent l'existence depuis l'Antiquité d'une «aire culturelle confucianiste» dont la Chine est le noyau, et dont la Corée, le Vietnam et le Japon sont les principaux membres. Le confucianisme est devenu, avec le bouddhisme, le christianisme et l'islam, l'un des quatre grands systèmes culturels de la planète. Dès sa propagation, la pensée de Confucius influença profondément le développement de la politique, de l'économie, de la culture, et plus encore, de l'éducation et de l'éthique dans les pays de la région, notamment en Corée, au Japon et au Vietnam. Avant que ses idées n'y pénètrent, ces trois pays se trouvaient soit à la charnière de la société primitive et de la société esclavagiste, soit en train de passer de cette dernière à la société féodale. Ils n'avaient ni écriture, ni littérature, ni à plus forte raison d'écoles. Après l'introduction des classiques confucéens, ils adoptèrent les idéogrammes chinois, élaborèrent des livres dans cette écriture et se dotèrent à l'instar de la Chine d'écoles ou l'on enseignait la doctrine du Maître. On peut donc dire que c'est la propagation du confucianisme qui fut l'origine directe de la mise en place de leur enseignement scolaire. La formation des lettrés comme le recrutement des fonctionnaires, tout fut confucianisé. Pour ce qui est de la formation, l'enseignement scolaire de ces trois pays, à l'échelon central comme à l'échelon local, dans les écoles publiques comme dans les écoles privées, dans l'enseignement supérieur comme dans l'enseignement élémentaire, dans ses objectifs, ses contenus, dans la sélection et la promotion des enseignants, l'évaluation des étudiants et leur affectation, est remarquable se caractérisa par sa fidélité au confucianisme. L'image de Confucius fit l'objet d'un culte dans toutes les écoles et à tous les niveaux. Le Japon vénérait en lui «le premier des sages et le premier des maîtres», le Vietnam «le Sage qui fut le maître des dix mille souverains». Il était considéré comme un modèle pour les générations successives et l'incarnation la plus accomplie de la vertu, devant qui professeurs, élèves, et même l'ensemble de la société, devaient se prosterner. Le confucianisme imprégnait également l'éducation familiale et sociale, celle des femmes et celles des petits enfants, celle dispensée à la Cour impériale et celle des étudiants partis à l'étranger.
En
1736, Denis Diderot à 23 ans. Un ami de son père lui demande ce qu’il veut
faire dans la vie. Denis déclare: « Ma
foi, mais rien du tout. J’aime l’étude. Je suis fort heureux, fort
content : je ne demande pas autre chose. » Eclipsé par son œuvre
maitresse, l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et métiers, Diderot a longtemps disparu derrière son travail au
point que personne ne le reconnaissait ; Discret et indépendant, entre
littérature et philosophie, pièces, lettres et articles, l’homme semblait ne plus
exister.
2013 est l'année du 300e anniversaire de la naissance de Denis Diderot. C'est aussi l'année qui marque la fin du purgatoire, son œuvre tant
en science qu’en littérature inspire. « Traversant le XVIIIe siècle, de la fin du règne de Louis
XIV à la veille de la Révolution française, Denis Diderot aura tout vu de la
fin d’un monde et tout compris de celui qui s’annonçait. Il a
conceptualisé dans L'Encyclopédie les droits et devoirs de l'homme de manière
remarquable. Il y parle du colonialisme, de l'esclavage, de l'environnement, de
la nécessité de protéger les cultures différentes... Diderot ou le le bonheur
de penser » selon l’un de ses derniers biographes Jacques Attali.
Bonheur de penser oui, sans Dieu et dans la totale liberté ardemment
souhaitée par les hommes des Lumières ajoutent ceux qui le fréquentent depuis
des années : Louis Sébastien Mercier, Jean Fabre, Roger Lewinter, Jacques
Proust, Georges Roth, Roger Kempf…(lire notre choix de livres :
Attypique.com recommande)
Au plan de l’individu, de la philosophie de Diderot,
se détache une morale permissive et presque libertaire. Tout est permis sauf ce
qui nuit à soi même et à autrui. Pas de référents divins et religieux ce qui
autorise une tolérance pour l’onanisme, l’homosexualité… du moment que ces
pratiques ont pour origines des adultes consentants.
Bref,
Diderot n’a jamais été aussi contemporain avec des idées du 18éme revisitées au
21éme. Le héros de l’apogée de l’Encyclopédie (30 années de travail) sort
enfin de l’ombre projetée par sa propre œuvre. Après l'Encyclopédie, Diderot a aussi, et il faut le
souligner, participé a une autre oeuvre importante, « l’histoire des deux
indes » de l’abbé Raynal.
En
2013, de nombreux livres saluent l’encyclopédiste. Une entrée au Panthéon reste
à l’étude. Etonnant et atypique Diderot, auteur de « la Religieuse »
portée à l’écran en 1966 par Jacques Rivette et …immédiatement interdite. Mais de retour en 2013 (cf section Bonus après notre Last Interview). Etonnant
et atypique : les deux mots conviennent à ce chercheur d’idées nouvelles qui
expliquait « non pas vouloir faire
des livres mais plus simplement écrire des pages ».
Retrouver
ses pages, les rassembler, leur donner sens n’est pas une mince affaire.
Généreux, Denis Diderot, n’a jamais voulu concevoir une œuvre mais diffuser des
savoirs en vulgarisant par différentes voies: livres et articles, le théâtre, les essais, le
roman, les lettres, le drame, la critique d’art, une certaine forme de
journalisme et bien sûr l’encyclopédie et ses dizaines de milliers d’articles de "dictionnaire".
Cette
approche difficile et marginale a donné naissance à une œuvre que beaucoup
faute de l’avoir totalement lue ont jugé contradictoire, composite, paradoxale,
décousue… Il est vrai que jusqu’au milieu du XXéme siècle on ne disposait pas de l’œuvre
complète du philosophe génie précurseur d’une modernité à peine entamée. Diderot
se montre très indépendant, libre des conventions et opposé à tous les
puritanismes, non comme un simple libertin, mais bien comme un véritable
philosophe de la tradition naturaliste voulue par Montaigne. Encyclopédiste, il
refuse les compromis et rassemble les
savoirs pour mieux nous montrer comme ils se conjuguent avec l’ensemble des
territoires de la Culture. Audacieux, Diderot
a « réservé une vraie place au
lecteur en le consacrant comme un personnage central » rappelle un expert
de cette période, Jean-Claude Bonnet (1). Idem pour son théâtre ou il voulait
séparer les acteurs du public (« pour
retenir l’attention des spectateurs, ignorez les ») Dans sa Lettre sur les sourds et muets, il explique ce fameux
« quatrième mur virtuel » que Diderot dramaturge précurseur voulait
dans l’interprétation de son théâtre entre la scène et les spectateurs. Avec
cette nouvelle dimension, Diderot imagine plusieurs scènes jouées
simultanément, comme l’art du montage l'autorise au cinéma. Cette invention au
XVIIIéme siècle d’un art qui ne prendra son essor qu’au XXéme siècle démontre
le « génie précurseur » de Diderot. Une approche par le théâtre de la
forme cinématographique saluée par le cinéaste russe Eisenstein qui l’a écrit en
1943 (17). Coté personnages, on retrouve la même inventivité, la volonté de penser ailleurs. Tous les
personnages de Diderot ont quelque chose de différent, qui « cloche » comme ceux
qui viendront après chez Balzac (Vautrin), Proust (Charlus)… Pour Denis
Diderot, ce truc qui « cloche », c’est l’opportunité de placer des
traits de dérision et d’humour. Il n’hésite pas en plein XVIIIéme siècle à
décrire des scènes d’éjaculation ("Le rêve d’Alembert") et d’orgasme ("la Religieuse").
Atypique
Diderot, en avance sur son époque. Diderot indépendant presque libre (les
censeurs veilleront sur ses œuvres toute sa vie et même après), Diderot
agitateur défiant les grands de son temps et leurs institutions. Reste les
zones d’ombre. Chez Diderot comme chez beaucoup d’autres, elles existent. En
fait deux Diderot cohabitent, l’homme public, l’auteur moderne habile dans la
provocation et le Diderot « bourgeois » plus méconnu et plus
conservateur. « En passant de lui-même
a ses enfants, le libertaire devient bourgeois, le révolutionnaire tient un
discours réactionnaire » affirme Eric-Emmanuel Schmitt,
auteur d’une thèse et d’un film sur Diderot ("le libertin").
Reste
que le philosophe fut emprisonné, évidemment, puis rejeté durant tous le XIX éme siècle qui voyait en lui l’inspirateur de la Terreur, un matérialiste et un
auteur illisible. Illisible ou moderne? Diderot a bouleversé les codes de la pensée, du théâtre et du roman
français. Pour lui, la pensée est un
processus un peu comme pour Descartes, l’auteur du "Discours de la méthode". C’est
un philosophe atypique qui doute, cherche, nourrit ses contradictions,
chevalier de l’incertain comme Lucrèce et Montaigne. C’est aussi un esprit
universel passionné par toutes les idées, ouvert aux arts et aux sciences. A
l’humour aussi. Un intellectuel souvent drôle témoignent ses amis. Lors d’une séance de peinture chez
Madame Therbouche qui peint, cette dernière demande à Diderot, modèle, de se
déshabiller totalement. Diderot s’exécute. La dame est jolie et les pensées de
Diderot prennent forme, un peu plus bas que son cerveau. La dame
pousse un cri ; Diderot réplique dans un sourire : « Rassurez-vous, je suis moins dur que lui.»
Face
à son œuvre, ses détracteurs, universitaires pour la plupart aujourd’hui
oubliés, ont été nombreux : Faguet, Lanson, Villemain, Nisard, Brunetière,
Barbey d’Aurevilly et même plus tard les duettistes des collèges… Lagarde et
Michard qui semblaient l’accusé de « matérialisme ». Il faut rappeler que l’œuvre de Diderot
s’est construite à coté d’une autre gigantesque, immense, novatrice, celle de
l’Encyclopédie qu’il a dirigée intellectuellement et en pratique durant presque trente ans. Diriger les travaux
de l’Encyclopédie, c’est définir un contenu sous forme de dictionnaire avec articles,
nomenclature et renvois. Diriger l’Encyclopédie! Diderot doit séparer les choses
et les mots, s'assurer du sens des mots et des choses, puis recruter des rédacteurs, écrire des milliers d’articles, en
commander d’autres, relire l’ensemble, synthétiser, récrire… tout en tenant compte
de la censure.
La
conception et la réalisation de l’Encyclopédie constituent une véritable épopée
qui a occupé près de 1000 ouvriers durant 25 ans, 2500 souscripteurs, 4250
exemplaires vendus (le tirage normal de l’époque était de 150). Exploit
intellectuel et éditorial accompagné d’un succès commercial (malgré les
censures, traitrises, coups bas…) le départ de d'Alembert par exemple. Succès commercial si l’on se souvient que le prix de
souscription s’élevait à 980 livres soit 3 à 4 ans d’un salaire moyen en 1750. En
tant que directeur, Diderot n’a pas toujours le beau rôle ; Ainsi quand
Voltaire choisit sa contribution et donc ses sujets en livrant 43 articles,
Diderot en rédige plus de 5000 dont certains représentent des thématiques dont
personne n’a voulu. Peu importe pour le philosophe Diderot, l’Encyclopédie doit
prouver que l’intelligence de l’homme peut enrichir et parachever l’œuvre de la
nature. Dans l’impossibilité de synthétiser à lui seul l’ensemble des savoirs
de son époque comme vulgarisateur, le
philosophe a su s’entourer et rester... philosophe. Diderot marque l’Encyclopédie
d’une forte empreinte. Si les sources et
les emprunts ne sont pas toujours clairement identifiés, il est certain que
Diderot a tenu dans le contenu a faire reconnaitre et réhabiliter le travail de
chaque homme a commencer par celui des artisans désignés par la
catégorie : « arts et métiers ». Lorsque Diderot évoque les
sciences il le fait en philosophe en adoptant un point de vue extérieur non
pratique. Ce qui fait qu’au 21éme siècle encore, ses intuitions philosophiques
sur la portée des sciences demeurent d’actualité. Diderot souhaite avoir servi l'humanité en s'attelant à la réalisation de l'Encyclopédie qui constitue une entreprise atypique pour son siècle : elle investie sur tous les fronts pour les libertés et contre l'intolérance, l'Encyclopédie, diffusée à vingt-cinq mille exemplaires avant 1789, aura été le plus puissant véhicule de la propagande philosophique des Lumières.
Denis Diderot écrit librement à la limite de l’emprisonnement. Brillant, Diderot
sollicite en permanence le meilleur de son intelligence. Autrement dit, il se
trouve en état permanent de révolte. Ainsi, quinze ans avant la
Révolution, dans une lettre à Louis XVI, le jour de la prise de fonction du
nouveau roi, il affirme: "Si vous
n'êtes pas capable de trancher dans l'intérêt du peuple, le peuple se servira
du même couteau pour vous trancher en deux." Ce concept, par ailleurs
toujours d’actualité, n’était pas très répandu au XVIII éme siècle. Où sont les
Diderot aujourd’hui ?
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Last Interview »:
"Last Interview" Denis Diderot : “J’encyclopédise comme un forçat”
Attypique.com : Denis
Diderot, un souvenir d’enfance que vous avez envie d’évoquer…
Denis Diderot : « Un des moments les plus doux de ma vie, ce fut il y
a plus de trente ans, et je m’en souviens comme d’hier, lorsque mon père me vit
arriver du collège les bras chargés des prix que j’avais remportés, et les
épaules chargées des couronnes qu’on m’avait données et qui, trop larges pour
mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu’il m’aperçut, il
laissa son ouvrage, et s’avança sur sa porte et se mit à pleurer. C’est une
belle chose qu’un homme de bien et sévère qui pleure !»
Attypique.com : Votre
famille, comment pourriez-vous la décrire aujourd’hui ?
Denis Diderot : « Il m’est impossible d’imaginer trois êtres de caractères plus
différents que ma sœur, mon frère et moi. Seurette est vive, agissante, gaie,
décidée, prompte à s’offenser, lente à revenir, sans souci, ni sur le présent
ni sur l’avenir, ne s’en laissant imposer ni par les choses ni par les
personnes ; libre dans ses actions, plus libre encore dans ses propos ; c’est
une espèce de Diogène femelle. Je suis le seul homme qu’elle ait aimé; aussi
m’aime-t-elle beaucoup. Mon plaisir la transporte; ma peine la tuerait. L’abbé
est né sensible et serein. Il aurait eu de l’esprit, mais la religion l’a rendu
scrupuleux et pusillanime. Il est triste, muet, circonspect et fâcheux. Il
porte sans cesse avec lui une règle incommode à laquelle il rapporte la
conduite des autres et la sienne. Il est gênant et gêné. C’est une espèce
d’Héraclite chrétien toujours prêts à pleurer sur la folie de ses semblables.
Il parle peu. Il écoute beaucoup ; et il est rarement satisfait. Doux, facile,
indulgent, trop peut-être, il me semble que je tiens entr’eux un assez juste
milieu. Je suis comme l’huile qui empêche ces machines raboteuses de crier,
lorsqu’elles viennent à se toucher. Mais qui est-ce qui adoucira leur mouvement
quand je n’y serai plus ? C’est un souci qui me tourmente.»(1)
Attypique.com : Votre
père ?
Denis Diderot : « Un témoignage précis: Je traversais une des rues de ma
ville ; il m’arrêta par le bras et me dit : « Monsieur Diderot, vous êtes bon,
mais si vous croyez que vous vaudrez jamais votre père, vous vous
trompez. » Je ne sais si les pères
sont contents d’avoir des fils qui vaillent mieux qu’eux ; mais je le fus, moi,
d’entendre dire que mon père valait mieux que moi. Je crois, et je croirai tant
que je vivrai, que ce provincial a dit vrai.
»
Attypique.com : Comment abordez-vous la
philosophie et le rôle des philosophes ?
Denis Diderot : « Ce
qui caractérise le philosophe et le distingue du vulgaire, c’est qu’il n’admet
rien sans preuve, qu’il n’acquiesce point à des notions trompeuses et qu’il
pose exactement les limites du certain, du probable et du douteux.(7) Cet ouvrage, l'Encyclopédie, produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j’espère
que les tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n’y
gagneront pas. Nous aurons servi l’humanité. » (Lettre à Sophie Volland du
26 septembre 1762.) Toute l’économie de la société humaine est appuyée sur ce
principe général et simple : je veux être heureux ; mais je vis avec des hommes
qui comme moi veulent être heureux également chacun de leur côté. Cherchons le
moyen de procurer notre bonheur en procurant le leur, ou du moins sans jamais y
nuire. Le chemin du bonheur est le chemin même de la vertu. La pensée qu’il n’y
a point de Dieu n’a jamais effrayé personne. La raison est à l’égard du
philosophe ce que la grâce est à l’égard du chrétien. La grâce détermine le
chrétien à agir, la raison détermine le philosophe. Le vrai philosophe est donc
un honnête homme qui agit en tout par raison, et qui joint à un esprit de
réflexion et de justesse les mœurs et les qualités sociables. Entrez un
souverain sur un philosophe d’une telle trempe et vous aurez un parfait
souverain. L’homme est le terme unique d’où il faut partir et auquel il faut tout ramener. » (3)
Attypique.com : En
janvier 1748, vous publiez « Les Bijoux indiscrets », un roman érotique
et en 1749 la Lettre sur les aveugles. Vous partez d’un fait divers, une
opération de la cataracte réussie par Réaumur qui redonne la vue à une aveugle
née. Ce qui vous permet de critiquer la théorie sensualiste de la connaissance
développée par Berkeley et Locke. De ce fait, vous vous engagez sur la voie du
matérialisme athée. Pourquoi ?
Denis Diderot : « L’existence
des aveugles nous rappelle sans cesse que l’ordre du monde n’est ni parfait ni
juste et que la nature connaît ses ratés et ses monstres, en dehors de tout
dessein providentiel. La force de la vie guidée par le hasard organise non
seulement notre monde, mais une multiplicité de mondes dans un univers où Dieu
n’est plus très nécessaire. » (5) Qui sait si ce bipède déformé [...] qu’on appelle encore dans le voisinage du pôle un homme, et qui ne tarderait pas à perdre ce nom en se déformant un peu davantage, n’est pas l’image d’une espèce qui passe ? Qui sait s’il n’en est pas ainsi de toutes les espèces d’animaux ? Qui sait si tout ne tend pas à se réduire à un grand sédiment inerte et immobile ? » (6)
Attypique.com : Votre approche de
l’Encyclopédie, c’est selon vos écrits une solution pour sceller une réconciliation entre
l’homme et le monde, une façon de représenter ce que l’intelligence de l’homme
peut faire en parachevant celle de la nature, une manière d’organiser les
rapports entre les choses. Mais c'est aussi une oeuvre populaire qui met en oeuvre une volonté de s’approprier le monde ou de le
rendre accessible au plus grand nombre. Finalement pourquoi
l’Encyclopédie ?
Denis Diderot : « Le
but d’une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la
surface de la terre ; d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous
vivons, et de les transmettre aux hommes qui viendront après nous ; afin que
les travaux des siècles passés n’aient pas été des travaux inutiles pour les
siècles qui succèderont ; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent
en même temps plus vertueux et plus heureux, et que nous ne mourions pas sans
avoir bien mérité du genre humain. » (Article « Encyclopédie » de
l’Encyclopédie.)
Attypique.com : En
pratique, la conception de l’Encyclopédie, ça été une épreuve ?
Denis Diderot : « Mes collègues n’ont presque rien fait. Je ne sais plus quand je
sortirai de cette galère. Si j’en crois le chevalier de Jaucourt, son projet
est de m’y tenir encore un an. Cet homme est depuis six à sept ans au centre de
six à sept secrétaires, lisant, dictant, travaillant treize à quatorze heures
par jour, et cette position-là ne l’a pas encore ennuyé. » (Lettre à Sophie
Paris, 10 novembre 1760.) « J’encyclopédise comme un forçat.» (Lettre
adressée à Grimm 5 juin 1759)
Attypique.com : Furieux
et désespéré qu’un éditeur Le Breton, frileux face à la censure, coupe dans les articles remis à l'imprimeur pour l’Encyclopédie,
vous lui écrivez une lettre restée célèbre. Comment avez vous pu lors de la
réalisation de l’Encyclopédie concilier audace intellectuelle et contournement
habile de toutes les censures ?
Denis Diderot : Pour Le Breton « J’en ai pleuré de rage en votre
présence ; j’en ai pleuré de douleur chez moi, devant votre associé, M.
Briasson, et devant ma femme, mon enfant, et mon domestique. [...] Je suis
blessé pour jusqu’au tombeau. [...] Voilà donc ce qui résulte de vingt-cinq ans
de travaux, de peines, de dépenses, de dangers, de mortifications de toute
espèce ! [...] Vous avez massacré ou fait massacrer par une bête brute le travail
de vingt honnêtes gens qui vous ont consacré leur temps, leur talent et leurs
veilles gratuitement, par amour du bien et de la vérité, et sur le seul espoir
de voir paraître leurs idées et d’en recueillir quelque considération qu’ils
ont bien méritée. [...] Quand on est sans énergie, sans vertu, sans courage, il
faut se rendre justice, et laisser à d’autres les entreprises périlleuses. »
Attypique.com : Précisément,
les censeurs, comment les avez-vous évité ? Si vous vous êtes précensuré, ne
craignez vous pas que l’Encyclopédie, outil de tous les savoirs, devienne « paradoxale »
en étant perçue comme une vaste
entreprise de « mystification » et de surcroit supervisée par un
philosophe de la liberté ?
Denis Diderot : « J’ai travaillé près de trente ans à cet ouvrage. De
toutes les persécutions qu’on peut imaginer, il n’en est aucune que je n’ai
essuyée ; Je laisse là les libellés diffamatoires de toutes couleurs. J’ai
été exposé à la perte de l’honneur, de la fortune et de la liberté. Mes manuscrits
circulaient de dépôts en dépôts, recelés tantôt dans un lieu, tantôt dans un
autre. On a tenté plus d’une fois de les enlever. J’ai passé plusieurs nuits à
ma fenêtre dans l’attente de l’exécution d’un ordre violent. J’ai été sur le
point de m’expatrier, et c’était le conseil de mes amis (Voltaire) qui ne voyaient
plus de sureté à Paris pour moi. L’ouvrage a été proscrit et ma personne
menacée par différents édits du roi et par plusieurs arrêts du parlement. (..)
Cependant au milieu de ce déchainement général, tout le monde souscrivait. Ils
voulaient avoir l’ouvrage et perdre les auteurs.» (4)
Attypique.com : Dieu,
la lettre et la prison. Dans
un de vos ouvrages, "Pensées Philosophiques" publié en 1746, vous
vous en prenez violemment au christianisme et plaidez pour une religion
naturelle. A cette époque, votre foi initiale se transforme en déisme, puis vous
semblez traverser une phase de scepticisme avant d'opter franchement pour le
matérialisme dans "Lettre sur les aveugles et à l'usage de ceux qui
voient" (1749) qui provoque votre incarcération au château de Vincennes durant trois mois. Comment percevez-vous votre évolution face à la religion ?
Denis
Diderot : « L'idée qu'il n'y a pas de Dieu ne fait trembler
personne ; on tremble plutôt qu'il y en ait un. Si la raison est un don du Ciel
et que l'on puisse en dire autant de la foi, le Ciel nous a fait deux présents
incompatibles et contradictoires. « Dieu le seul être qui n’a pas
besoin d’exister pour faire le malheur sur la terre » (Addition aux
Pensées philosophiques) J'ai rédigé un dialogue la dessus dans cette fameuse Lettre: "S’il n’y avait jamais eu d’êtres informes, vous ne
manqueriez pas de prétendre qu’il n’y en aura jamais, et que je me jette dans
des hypothèses chimériques ; (...) mais l’ordre n’est pas si parfait, qu’il ne paraisse encore de temps en temps des productions
monstrueuses. (...) Voyez-moi bien,
M. Holmes, je n’ai point d’yeux. Qu’avions-nous fait à Dieu, vous et moi, l’un
pour avoir cet organe ; l’autre pour en être privé ?" » (DPV IV 51.)
Attypique.com : A
travers vos écrit on sent un auteur moraliste, un Diderot passionné par l’homme
au point de le défendre mais aussi de lui dire des vérités déplaisantes. L’Encyclopédie,
c’est une aventure collective plus politique que littéraire ?
Denis
Diderot : « Dans l’Encyclopédie a l’article « Autorité »
j’au du écrire L’homme est le terme unique d’où il faut partir et auquel il faut tout
ramener. Nous avons trois moyens principaux : l’observation de la nature, la
réflexion et l’expérience ; l’observation recueille les faits ; la réflexion
les combine ; l’expérience vérifie le résultat de la combinaison. La nature n’a
fait ni serviteurs ni maîtres. Je ne veux ni donner, ni recevoir de lois. Aucun
homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un
présent du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir
aussitôt qu’il jouit de la raison. Quant à l’autorité purement politique,
c’est simple : Le prince tient de ses sujets mêmes l’autorité qu’il a sur
eux ; et cette autorité est bornée par les lois de la nature et de l’État.
[...] Le prince ne peut donc pas disposer de son pouvoir et de ses sujets sans
le consentement de la nation.»
Attypique.com : Denis Diderot, votre approche philosophiques des moeurs
reste basée sur celle de la nature. Pour vous, en prônant une sorte de vertu
laïque, l’homme dans son comportement reste indissociable de la nature ?
Denis
Diderot : "Il y a un peu de testicule au fond de nos sentiments les plus
sublimes et de notre tendresse la plus épurée" (10) « Il n’y a qu’une
sorte de causes, a proprement parler : ce sont les causes
physiques » (11)
Attypique.com : Peut-être, mais comment opérez-vous la
distinction entre le corps et l’âme ou vu d’une autre manière, entre la
médecine et la morale, sujet qui vous inspire dans la Religieuse ? On a le sentiment que l’univers des cloitres
est prétexte pour Vous a décrire une palette très large des névroses ce qui
pose une autre question : on entre au couvent ou au monastère pour des
raisons morales mais ces institutions, si je vous ai bien lu, détruisent
les fonctions naturelles des êtres qui y vivent et de ce fait les rend
mauvais de par cette perversion due à cette vie en dehors du monde. Les
religieux voient leurs sentiments dénaturés.
Vous dites la même chose a propos du célibat des prêtres contre lequel
vous vous opposez dans un article de l’Encyclopédie.
Denis
Diderot : « C’est exact. L’homme
est né pour la société. Séparez-le, isolez-le, ses idées se désuniront, son
caractère se tournera, mille affections ridicules s’élèveront dans son cœur,
des pensées extravagantes germeront dans son esprit. Placé l’homme dans une
forêt il y deviendra féroce, dans un cloitre ou l’idée de nécessité se joint à
celle de servitude, c’est pis encore. On sort d’une forêt on ne sort pas d’un
cloître. On est libre dans la forêt on est esclave dans le cloitre. »
(12) « Pour le mariage des prêtres,
si quarante mille curés avaient en France quatre-vingt mille enfants, ces
enfants étant sans contredit mieux élevés, l’Etat y gagnerait des sujets et
d’honnêtes gens, et l’Eglise des fidèles. Le curé père de famille vertueux
serait utile à plus de monde que celui qui pratique le célibat. Il peut arriver
que l’Eglise souffre un grand scandale par un prêtre qui manque à la
continence. »
Attypique.com : Penser,
c'est aussi assumer que l'on est contradictoire. Ce que vous préconisez
pour les prêtres en suggérant de lever l’obligation de célibat vous le
contestez dans une autre de vos œuvres, le Supplément au Voyage de Bougainville
ou vous critiquez le mariage comme si vous rêviez à l’inconstance pour une fois
encore défier les codes moraux de l’Eglise…
Denis
Diderot : «Oui je m’amuse dans une très longues phrase à faire dire
au personnage d’Orou lorsqu’il s’adresse a l’aumônier : « Rien en
effet te parait-il plus insensé qu’un précepte qui proscrit le changement qui
est en nous, qui commande une constance qui n’y peut être, et qui viole la
nature et la liberté du mâle et de la femelle en les enchainant pour jamais
l’un à l’autre. (…) Crois moi vous avez rendu la condition de l’homme pire que
celle de l’animal. » (15)
Attypique.com : Votre originalité dans votre œuvre, on l’évoque peu, le fameux éclectisme de Diderot. On a souligné depuis longtemps le caractère anti-systématique de votre pensée diderotienne, et l’on cite volontiers à ce titre l’article « Eclectisme » que vous avez écrit dans l’Encyclopédie. Comment doit-on l’interpréter cet article a travers votre pensée ?
Denis Diderot : « Il ne faut pas confondre l’éclectisme avec le syncrétisme. Le syncrétiste est un véritable sectaire ; il s’est enrôlé sous des étendards dont il n’ose presque pas s’écarter. Il a un chef dont il porte le nom : ce sera, si l’on veut, ou Platon, ou Aristote, ou Descartes, ou Newton ; il n’importe. La seule liberté qu’il se soit réservée, c’est de modifier les sentiments de son maître, de resserrer ou d’étendre les idées qu’il en a reçues, d’en emprunter quelques autres d’ailleurs, d’étayer le système quand il menace ruine. Si vous imaginez un pauvre insolent qui, mécontent des haillons dont il est couvert, se jette sur les passants les mieux vêtus, arrache à l’un sa casaque, à l’autre son manteau, se fait de ces dépouilles un ajustement bizarre de toute couleur de toute pièce, vous aurez un emblème assez exact du syncrétique. (…) L’éclectique ne rassemble point au hasard des vérités ; il ne les laisse point isolées ; il s’opiniâtre bien moins encore à les faire cadrer à quelque plan déterminé ; lorsqu’il a examiné admis un principe, la proposition dont il s’occupe immédiatement après, ou se lie évidemment avec ce principe, ou ne s’y lie point du tout, ou lui est opposée. Dans le premier cas, il la regarde comme vraie dans le second il suspend son jugement jusqu’à ce que des notions intermédiaires qui séparent la proposition qu’il examine du principe qu’il a admis, lui démontrent sa liaison ou son opposition avec ce principe ; dans le dernier cas, il la rejette comme fausse. » (2)
Attypique.com : Vous
affichez sans complexe un grand intérêt pour les femmes. C’est compréhensible. Votre
correspondance notamment avec l’une d’entre elle qui vous reste très proche, Sophie
Volland, démontre que les grâces de l’esprit semblent tout aussi importantes si
ce n’est plus que les autres. Dans vos lettres vous donnez l’impression de
causer avec l’absente…
Denis Diderot : « Oui. Je l’écris à Sophie: Je cause en vous écrivant,
comme si j’étais à coté de Vous, un bras passé sur le dos de votre fauteuil et
que je vous parlasse. Je vous dis sans ordre, sans réflexion, sans suite tout
ce qui se passe dans l’espace que je remplis et hors de cet espace. » (14
juillet 1762)
Attypique.com : Vous semblez abhorrez les voyages et avez
finalement très peu voyagé à l’exception du voyage en Russie en 1773 pour rendre
visite a Catherine II qui vous avait mis a
l’abri de toutes préoccupations matérielles en vous rachetant votre
bibliothèque. Contrairement à d’autres philosophes contemporains - Voltaire,
Rousseau – vous ne vous sentez pas citoyen du monde, ne visitez ni l’Angleterre
berceau des Lumières ni l’Italie, patrie des arts, seul un récit de votre
Voyage en Hollande ou vos préjugés l’emportent sur la découverte du pays
existe. Pourquoi ?
Denis
Diderot : « L’homme contemplatif est sédentaire et le voyageur est
ignorant et menteur. Le voyageur qui, à chaque tour de roue, jette une note sur
ses tablettes, ne se doute pas qu’il écrit un mensonge ; c’est pourtant ce
qu’il fait. Il faut un long séjour pour connaitre avec un peu d’exactitude les
phénomènes les plus communs. Je n’apprécie pas cette nouvelle espèce de
sauvages nomades, ces hommes qui parcourent tant de contrées qu’ils finissent
par n’appartenir a aucune. » (14)
Attypique.com : Vous et un autre grand philosophe
Jean-Jacques Rousseau, ça n’a pas toujours été facile. Une brouille notamment en
1757-1758 à propos d’une querelle sur le théatre entre autres jusqu’à la
rupture publique avec la fameuse lettre de Rousseau : Lettre à d’Alembert
sur les spectacles. En résumant
Rousseau ne juge pas le théâtre digne en particulier pour les genevois (ville
ou il réside); Vous affirmez le contraire. En fait Rousseau remet en cause
l’idée chère aux encyclopédistes de diffusion du savoir qui va de pair avec
l’idée de progrès. C’est çà ?
Denis
Diderot : « A peu près mais j'ai eu d'autres divergences avec Rousseau ». Le théatre peut instruire et être
plaisant. Et d’Alembert lui a répondu dans une lettre de 1759 : « Solon
disait qu’il avait donné aux Athéniens, non les meilleures lois en elles-mêmes,
mais les meilleures qu’ils pussent observer. D’Alembert rappelle aussi à
Rousseau le rôle des comédiens : ce n’est pas parce que les comédiens revêtent
des caractères qui ne sont pas les leurs qu’ils en deviennent faux. »
Attypique.com : Certes mais dans le désaccord qui oppose
Rousseau à d’Alembert, ou vous situez-vous ?
Denis
Diderot : « Les théâtres anciens d’Athènes ou de Rome recevaient
jusqu’à quatre-vint mille citoyens. Il faut redonner une véritable fonction
sociale au Théâtre. Les pièces ne représenteront plus seulement les puissants
mais toutes les conditions afin que chacun s’y retrouve. Dans un nouvel
aménagement des salles, le prince du sang cotoiera le petit bourgeois
« comme à l’église ». Mais ce ne sont que des idées et vous le savez
bien: « mes pensées ce sont mes catins ».
Attypique.com :
Concernant vos pièces, vos personnages et les effets que vous désirez
produire, vous vous êtes clairement prononcé pour un théatre spectacle qui
favorise davantage l’œil que l’oreille (17), les effets visuels l’emportent sur
le texte. C’est révolutionnaire au théâtre tout comme votre idée qu’une pièce
doit se vivre dans le silence et non pas dans le tumulte habituel des spectacles
populaires. Vous ne voulez pas non plus que les comédiens s’adressent
directement au public, vous voulez intériorisez les émotions des spectateurs.
Vous auriez pu écrire le paradoxe du spectateur à la place de celle du comédien…
Denis
Diderot : « Oui, je pense que le geste doit s’écrire souvent à la
place du discours et qu’il faut écrire la pantomime toutes les fois qu’elle
fait tableau. Pour les comédiens je crois que pour toucher le spectateur, il
faut l’ignorer. En 1751, dans une Lettre sur les sourds et muets (16) je
raconte comment j’allais au théâtre soit pour voir la pièce soit pour
l’écouter : « les jours que je me proposais un examen des mouvements
et des gestes j’allais aux troisièmes loges ; car plus j’étais éloigné des
acteurs, mieux j’étais placé. Aussitôt que la toile était levée et le moment
venu ou tous les autres spectateurs se disposaient à écouter, moi, je mettais
mes doigts dans mes oreilles, non sans quelque étonnement de la part de ceux
qui m’environnaient et qui ne comprenant pas, me regardaient presque comme un
insensé qui ne venaient à la comédie que pour ne la pas entendre.» (18)
Attypique.com : Au moment ou nous menons cet entretien, en
1783, la France est un
pays riche, mais incapable de se réformer. Les élites sont assises sur des
rentes. C'est peut être la fin d'un cycle politique. Quelle
idée vous faites vous de l’égalité pour plus de justice que les autorités
politiques doivent intégrer avec les idées des Lumières ? Vous avez traité parmi de multiples thèmes
celui de la liberté de la presse, du droit d’auteur et finalement du droit à la
propriété qui nous ramène à la politique. Préconisez-vous une doctrine
particulière et ressentez-vous un profond mécontentement de la part du
peuple en cette année 1783 ?
Denis Diderot : « On a dit qu’un gouvernement heureux le plus heureux serait
celui d’un despote juste et éclairé : c’est une assertion très téméraire.
Il pourrait aisément arriver que la volonté de ce maitre absolu fût en
contradiction avec la volonté de ses sujets. Alors malgré toute sa justice et
toute ses lumières, il aurait tord de les dépouiller de leurs droits même pour leur avantage. On peut abuser de
son pouvoir pour faire le bien comme pour faire le mal et il n’est jamais
permis a un homme, quel qu’il soit de traiter ses commettants comme un troupeau
de bêtes. Un roi même un bon roi n’est point un père dans la société, il n’en n’est
que l’intendant ; » (Fragments politiques 1772) J’ai aussi rédigé une lettre à Louis XVI, le jour de sa
prise de fonction : "Si vous n'êtes pas capable de trancher dans
l'intérêt du peuple, le peuple se servira du même couteau pour vous trancher en
deux." J’ajoute : « Quoi qu'on fasse, on ne peut se déshonorer
quand on est riche. » (Le Neveu de Rameau)
Attypique.com : Denis
Diderot, après Vous, que va laisser l'auteur, le philosophe, le dramaturge, le journaliste... ?
Denis Diderot : « Il n’y a
qu’un seul grand individu, c’est le tout (Rêve d’Alembert). Il vient un temps
où toutes les cendres sont mêlées. Alors, que m'importera d'avoir été Voltaire
ou Diderot et que ce soient vos trois syllabes ou les trois miennes qui
restent. Il faut travailler, il faut être utile.» (lettre à Voltaire)
Né
à Langres et fils d'un maître coutelier, Denis Diderot Elevé dans une famille pieuse, frère d’un
ecclésiastique intransigeant, il s’enfuit de chez les jésuites puis poursuit
ses études au lycée Louis-Le-Grand et devient maître ès Art en
1732. Il mène jusqu'à son mariage, une vie de bohême qui lui fait perdre la
foi. Revenu à
Paris, Diderot, pour éviter l’exhérédation, épousa secrètement son Antoinette
le 6 novembre 1743, à minuit, en l’église de Saint-Pierre-aux-Boeufs, dans
l’île de la Cité. Son père n’apprit ce mariage que bien plus tard.Pendant
cette période, il fait la connaissance de Jean-Jacques Rousseau. Diderot est
chargé en 1747 par le libraire Le Breton de diriger avec d'Alembert les travaux
de l'Encyclopédie. Il se consacre pendant plus de vingt ans à un véritable
travail d'éditeur qui assure la notoriété. Le premier volume est publié en 1751
et le dernier en 1772. Sa santé
étant fragile, Diderot ralentit ses publications à partir de 1776 et meurt en
1784. A sa mort, son frère, toujours fanatique,
voulut s’emparer de ses manuscrits pour les jeter au feu. Heureusement, ils
étaient partis en Russie, avec sa bibliothèque. Sur ce dernier point, Caterine
II de Russie qui lui avait acheté sa bibliothèque témoigne : « Votre Diderot est un homme
extraordinaire : je ne me tire pas de mes entretiens avec lui sans avoir
les cuisses meurtries et toutes noires.»
Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on voit toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit, dans l'allée de Foy, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage riant, à l'œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence ; là, je m'amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu. C'est chez Rey que font assaut Legal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ; qu'on voit les coups les plus surprenants et qu'on entend les plus mauvais propos ; car si l'on peut être homme d'esprit et grand joueur d'échecs, comme Legal, on peut être aussi un grand joueur d'échecs et un sot, comme Foubert et Mayot. Un après-dîner, j'étais là, regardant beaucoup, parlant peu, et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n'en a pas laissé manquer. C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison. Il faut que les notions de l'honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête, car il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités sans ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises, sans pudeur. Au reste, il est doué d'une organisation forte, d'une chaleur d'imagination singulière, et d'une vigueur de poumons peu commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête pas, ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons ! Rien ne dissemble plus de lui que lui-même. Quelquefois, il est maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues. On dirait qu'il a passé plusieurs jours sans manger, ou qu'il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet, comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier, ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de bernardins. Aujourd'hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l'appeler pour lui donner l'aumône. Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre, et vous le prendriez au peu près pour un honnête homme. Il vit au jour la journée. Triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera; après dîner, il pense où il ira souper. La nuit amène aussi son inquiétude. Ou il regagne, à pied, un petit grenier qu'il habite, à moins que l'hôtesse ennuyée d'attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clef ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il attend le jour entre un morceau de pain et un pot de bière. Quand il n'a pas six sols dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d'un grand seigneur qui lui donne un lit sur de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin, il a encore une partie de son matelas dans ses cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît avec le jour, à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n'estime pas ces originaux-là. D'autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m'arrêtent une fois l'an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu'ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d'usage, ont introduite. S'il en paraît un dans une compagnie, c'est un grain de levain qui fermente et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite, il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité ; il fait connaître les gens de bien ; il démasque les coquins ; c'est alors que l'homme de bon sens écoute, et démêle son monde.
Jusqu’à
très récemment, les pages des livres étaient imprimées sur de très grandes
feuilles de papier raisin (appelé raisin à cause du filigrane, où l’on voyait
une grappe), puis pliées et cousues en cahiers, que le relieur se chargeait
ensuite d’assembler. Si l’on pliait la
feuille seulement en deux, on obtenait de très grandes pages (in-folio, réservé
en général aux dictionnaires, aux traités théologiques et aux ouvrages de
cartographie). Si la feuille était pliée en quatre, le livre s’appelait un
in-quarto. Si la feuille était pliée en huit, le livre s’appelait un in-octavo
(in-8°, format le plus courant). Si la feuille était pliée en douze, le livre
s’appelait un in-douze (in-12°, format de poche, facilement dissimulable et donc
très utilisé pour les livres inavouables et/ou clandestins). Il existait
d’autres pliages, moins courants. Même avec un pliage identique, le format des
livres variait selon la dimension du papier raisin d’origine.
VIDEO:
La religieuse
L'esprit des Lumières:
Il n’y a plus aujourd’hui de français, d’allemands, d’espagnols, d’anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des européens.
Jean-Jacques Rousseau, Considérations sur le gouvernement de Pologne, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", 1964, t.III, p. 960.
Agis de telle sorte que tu traites l’humanité toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.
Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, dans Œuvres philosophiques, Paris, Gallimard, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", 1985, t. II, p. 295.
Je suis nécessairement homme et je ne suis français que par hasard.
Charles de Secondat, baron de Montesquieu, Pensées, 10, dans Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1964, p. 855.
Il n’y a plus de liberté dès lors que les lois permettent qu’en certaines circonstances l’homme cesse d’être une personne pour devenir une chose.
Cesare Beccaria, Des délits et des peines, Genève, Droz, 1965, p. 38.
Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais de Leur souci de Leur Intérêt propre.
Adam Smith, Recherches sur la richesse des nations, Paris, Garnier-Flammarion, 1991, I, 2.
Le culte le plus agréable à Dieu est de faire du bien aux hommes.
Benjamin Franklin, Mémoires, Paris, Hachette, 1866, p. 181.
Interviews posthumes de
personnalités exceptionnelles
« LAST INTERVIEW »
conception et
réalisation éditoriale
Jean Philippe Klein / Jean Philippe Bichard deux journalistes passionnés par
les interviews« exigeantes » via des recherches documentaires: bio,
interviews de biographes, correspondances, discours, séminaires, vidéos, visite
de lieux « privé », rencontre avec les conservateurs des musées…
Il faut en moyenne deux mois pour réaliser
une « Last Interview » de 15 feuillets. De plus en plus
de médias et acteurs culturels
de 1792 av. J.-C., jusqu’à sa mort, vers 1750 av. J.-C.
Comparé aux « codes » d’Urukagina (— 2350), d’Ur-Nammu (— 2100) ou d’Eshnunna (— 1800), le Code d’Hammourabi constitue, grâce à la découverte en 1901 de la célèbre stèle par l’archéologue Jacques de Morgan (1bis), une source juridique sur les coutumes des riches cités-royaumes de Mésopotamie. Écrit dans les dernières années de la vie du souverain mort vers - 1750, le fameux "code Hammourabi" est un testament politique autant que juridique destiné aux princes à venir. C'est du moins ce qu'indique Hammourabi (4bis) lui même dans la "Last interview" d'Attypique.com inspirée des trois parties du texte (prologue, lois et jurisprudences, épilogue) rédigée par le roi.
Dans l'esprit du souverain babylonien, le "code" se propose d'être un modèle d'idéal de sagesse et d'équité. Une sorte d'approche nouvelle, le droit comme fondement du bien pour toute une société. Pour l'époque, c'est nouveau et particulièrement atypique.Atypique car d'une modernité surprenante. A la manière des législations actuelles, les texte évoque le droit commercial, le droit de la famille, le droit pénal...Toutefois, certaines lois existaient avant Hammourabi et les "coutumes" de l'époque restent présentes dans le code ("Si quelqu'un dénonce sans preuve un crime pour lequel la peine de mort est prévue, qu'il soit lui-même mis à mort)". Notons que ce "Code" a été aussi repris comme modèle littéraire pour les écoles de scribes qui le recopièrent pendant plus de mille ans.
Persuadé de l'utilité au quotidien de sa "compilation de jurisprudences" et de son rôle exemplaire, Hammourabi le fit graver dans plusieurs villes « afin de proclamer la Justice en ce pays, de régler les disputes et réparer les torts » (Épilogue).
Mais qui était l'auteur de ce texte fondamental pour l'histoire du droit, ce souverain atypique et visionnaire ?
Hammurabi, ou Hammourabi, Hammu-rapi ou Khammurabi, fut le sixième roi de Babylone, de 1792 av. J.-C., jusqu’à sa mort, vers 1750 av. J.-C. Son règne fut l’un des plus longs de l’antiquité du Proche-Orient et l'un des plus prestigieux par l'ampleur de son œuvre politique et législative. Il s'est distingué par son rôle de "législateur", désireux de "codifier" via des jurispridences les fautes de l'ensemble des représentants de la société de l'époque.
Une lecture précise des quelques 300 "exemples de lois" prouve qu'il s’agit non d’un code, mais d’un édit notifiant au public des cas juridiques reçus accompagnés de leurs "tarifs" ou peines, une sorte de recueil de jurisprudences. Certaines dépendent pas directement du souverain. Ainsi, le recours à l'ordalie - jugement de dieu par une épreuve - est fréquent : celui qui est accusé sans preuve est parfois précipité dans le fleuve, sa survie étant le gage de son innocence...
Ces "jurisprudences" garanties par le roi et appliquées par ses magistrats concernent divers types de contrats (salaire, vente, emprunt, location) ou fautes. Les "tarifs" fluctuent en fonction des personnes impliquées : homme libre, femme, métayer, esclave… Très moderne dans le fond de par certains aspects (sanction des responsabilités pour faute de hauts dignitaires magistrats, architectes, médecins et bateliers), on note le recours à la loi du talion (vengeance qui consiste à faire subir à l'offenseur un dommage identique à celui qu'il a causé), que l’on retrouvera bien plus tard dans la Bible. Comme l'indique un expert des textes juridiques anciens, Charles Lejeune dans une communication au Bulletins et Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris (2bis)
Coté forme, chose rare pour l'époque, la concision du style casuistique (3bis) (si X est dans telle situation, alors telle solution s’applique) renforce l'impact du "code d'Hammorabi". En comparant le style d'Hammourabi dans son expression (Prologue et épilogue) avec le style direct, simple des "jurisprudences", on comprend l'effort de "communication" souhaité par le souverain. Proche d'une écriture au style très contemporain, les "jurisprudences" ou décisions de justice du Code Hammourabi sont toutes construites selon la même structure : une phrase au conditionnel énonce un problème de droit ou d'ordre social. Cette phrase est suivie d'une réponse au futur, sous forme de sanction pour le fautif ou de règlement d'une situation : "si un individu a fait telle action, il lui arrivera telle chose". La partie légale reflète la langue quotidienne ; l'écriture est ici simplifiée, le roi voulait qu'elle soit comprise par tous. Le texte voulu par Hammourabi constitue un recueil juridique approuvé par le roi. Le texte est rédigé en écriture cunéiforme et en langue akkadienne. Il se divise en trois parties :
- un prologue historique relate l'investiture du roi Hammurabi dans son rôle de "protecteur du faible et l'opprimé", ainsi que la formation de son empire et ses réalisations.
- les compilations de " jurisprudences ", une approche nouvelle par le fond (le droit comme fondement du bien) et par la forme (style direct accessible au plus grand nombre)
- un épilogue "lyrique" résume son oeuvre de justice et prépare sa perpétuation dans l'avenir.
Hammourabi, souverain babylonien atypique, aurait pu faire sienne cette sentence de Montesquieu: « Une chose n'est pas juste parce qu'elle est loi ; mais elle doit être loi parce qu'elle est juste ».
Attypique.com: Hammourabi, vous êtes Roi de Babylone depuis de nombreuses années. Vous décidez de rédiger un traité rassemblant des exemples de jugements que vous avez rendu. Pourquoi ?
Hammourabi: « Quand Mardouk m'a envoyé régner sur les hommes, pour donner la protection du droit sur le pays, j'ai été juste et rendu justice dans [...], j'ai provoqué le bien-être des opprimés. (1) Quand Anu le Sublime, Roi des Anounaki, et Enlil, Seigneur du Ciel et de la terre, qui a décidé du sort du monde, ont assigné à Mardouk, le régnant fils d'Ea, Dieu du droit, la domination sur l'humanité terrestre, et l'a fait grand parmi les Igigi, ils ont donné à Babylone son nom illustre, l'ont rendue grande sur la terre, et fondé sur elle un royaume éternel, dont les fondations sont établies aussi solidement que celles du ciel sur la terre; ensuite Anou et Enlil m'ont appelé par mon nom, moi, Hammourabi, le prince exalté, craignant Dieu, afin d'apporter les règles du droit dans le pays, pour soumettre les méchants et les malfaiteurs; de sorte que le puissant ne puisse nuire au faible; afin que je puisse régner comme Shamash sur les peuples à tête noire, et illuminer la terre, pour le bien-être futur de l'humanité."(1)
Attypique.com: Hammourabi, votre traité de lois se base sur des faits accompagnés de peines fixées suite à ces délits. Alors ques des pratiques courantes de vengeance personnelles existent partout dans le monde, votre traité fixe des règles strictes de chatiments suite à une agression. C'est très moderne au sens ou vous êtes le premier souverain a réaliser concrètement un "code de bonne conduite" pour votre peuple et pour les juges. Ce texte correspond-il à votre vision du bon fonctionnement d'une société dans votre royaume ?
Hammourabi: « Vous le savez, l'exercice de la bonne justice, misharum, entre dans la fonction royale mésopotamienne au même titre que l'entretien des dieux et la direction de l'armée. Le traité que vous évoquez rassemble des exemple de décisions de justice que j'ai moi même prises. Les grands dieux m'ont appelé, je suis le berger porteur de salut, au droit bâton, la bonne ombre étendue sur ma cité; sur ma poitrine je chéris les habitants de Sumer et d'Akkad; dans mon abri je les fais reposer en paix; je les ai entourés de ma profonde sagesse. Pour que les puissants n'oppriment pas les faibles, pour protéger les veuves et les orphelins, j'ai dans Babylone, la ville où Anou et Enlil tiennent haut leur tête, dans E-Sagil, le Temple, dont les fondations sont aussi solides que le ciel et la terre, pour dire la justice dans le pays, résoudre toutes les querelles, cicatriser toutes les blessures- érigé mes précieuses paroles, gravées sur mon mémorial, devant ma propre image de roi de justice.»
Attypique.com: À proprement parler, votre texte ne constitue pas un code, mais davantage un édit notifiant au public des sentences de cas juridiques que vous avez traité. Ce "tarif" juridique concerne divers types de contrats (salaire, vente, emprunt, location) ou de fautes. Il varie selon les personnes impliquées : homme libre, femme, métayer, esclave… Outre une responsabilité pour faute des architectes, médecins et bateliers, mais aussi ceux qui ont la charge de faire appliquer la loi, les juges. Tout le monde est concerné par votre "code"...
Hammourabi: « Oui. C'est juste que les juges puissent êtres soumis à la loi eux aussi si leur travail est contesté. Ainsi, l'article 5 précise: lorsque un juge émet un jugement, rend sa décision, et la formule par écrit ; si ultérieurement il apparaît une erreur dans cette décision, par sa seule faute, alors il paiera douze fois l'amende par lui fixée dans l'affaire, sera publiquement privé de son siège de juge, et ne pourra plus jamais l'occuper pour rendre justice.»
Attypique.com: On note dans votre texte le recours à la loi du talion et les lois ordonnant les mises a mort sont courantes. Pourquoi ?
Hammourabi: « C'est nécessaire mais ce n'est pas systèmatique. Prenez au début de mon traité quelques articles liés à la mise à mort, ils sont tous justes. Article 1. Quiconque prend quelqu’un dans une machination pour le faire bannir, mais ne peut le prouver, sera mis à mort. Article 3. Quiconque porte une accusation de crime devant les anciens, et n'apporte pas la preuve de ce qu'il avance, sera mis à mort s'il s'agit d'un délit grave. Article 6. Quiconque vole ce qui appartient au temple ou à la cour, est mis à mort, de même que le receleur. Article 7. Quiconque achète au fils ou à l'esclave d'un autre homme, sans témoignage ni contrat, argent ou or, un esclave mâle ou femelle, un bœuf ou un mouton, un âne, n'importe quoi, ou s'il en prend possession, est considéré comme un voleur et mis à mort. Article 8. Quiconque vole à la cour du bétail ou des moutons, un âne, un porc, une chèvre, qui appartient à un dieu ou au tribunal, doit en conséquence payer trente fois, ou dix fois s'ils appartiennent à un affranchi du roi ; Si le voleur ne peut pas payer il est mis à mort. Article 9. Quiconque perd un objet, et le trouve en possession de quelqu'un d'autre: si ce dernier dit «un marchand me l'a vendu, je l'ai payé devant témoins», et que le propriétaire dit: «je vais produire des témoins qui prouveront mon bon droit», alors l'acheteur produit le marchand qui le lui a vendu, et les témoins devant lesquels il l'a acheté, le propriétaire produit les témoins qui peuvent identifier sa propriété. Le juge examine leurs témoignages –tant celui des témoins devant qui l'objet a été payé, que ceux qui ont identifié l'objet perdu sous serment. Il est alors prouvé que le marchand est un voleur, et il est mis à mort. Le propriétaire de l'objet perdu retrouve son bien, celui qui l'a acheté retrouve l'argent qu'il a payé, prélevé sur les biens du marchand. Article 10. Si le propriétaire ne peut produire marchand ni témoins devant lesquels il aurait acheté l'objet, mais que son propriétaire produit des témoins qui l'identifient, c'est l'acheteur qui est le voleur et est mis à mort, le propriétaire récupérant l'objet perdu. Article 11. Si le propriétaire ne produit pas de témoins pour identifier l'objet perdu, c'est un malfaiteur, il a calomnié, et est mis à mort. Article 14. Quiconque enlève le fils mineur d'un autre, est mis à mort. Article 15. Quiconque emmène un esclave de la cour, mâle ou femelle, ou un esclave d'un affranchi, mâle ou femelle, hors les portes de la ville, est mis à mort. Article 16. Lorsque quiconque héberge dans sa maison un esclave évadé, mâle ou femelle, de la cour ou d'un affranchi, et ne le fait pas savoir pour proclamation publique à la mairie, le maître de maison est mis à mort. »
Le site de Suse avec le chateau construit par Morgan pour abriter l'expédition (C) Collection de la documentation du Département des Antiquités orientales du Louvre, et Collection de l'agence Roger-Viollet
Attypique.com: Hammurabi, vous abordez également dans votre traité, les règles qui doivent s'appliquer entre emprunteur et prêteur en défendant l'emprunteur contre le créancier sur le remboursement des intérêts. C'est l'article 48 je crois.
Hammourabi: « C'est exact. Dans l'article 48 j'ai précisé les règles liées à un emprunt ainsi qu'àu remboursement des intérêts: Quiconque est débiteur d'un emprunt, et qu'un orage couche le grain, ou que la récolte échoue, ou que le grain ne pousse pas faute d'eau, n'a besoin de donner aucun grain au créancier cette année-là, il efface la tablette de la dette dans l'eau et ne paye pas d'intérêt pour cette année. Il y a aussi l'article 102: Lorsqu'un marchand confie une somme à un courtier pour placements, et que le courtier subit des pertes dans les lieux où il voyage, il doit reconstituer le capital du marchand. »
Attypique.com: Vous avez beaucoup légiféré sur les notions de dons (2 BIS). Pouvez-vous nous dire pourquoi et donner des exemples ?
Hammourabi: « Si un homme veut se séparer d'une femme qui lui a donné des enfants, ou d'une épouse qui lui a donné des enfants: alors il doit rendre à cette femme sa dot* ainsi qu'une part de l'usufruit des champs, jardins et propriétés, de sorte qu'elle puisse élever ses enfants. Lorsqu'elle a élevé ses enfants, une partie de tout cela est remise aux enfants, et une part égale à celle d'un fils doit lui être remise à elle. Elle peut alors épouser l'homme de son coeur. »(3)
Attypique.com: Comment les lois inspirées de vos écrits peuvent elles êtres connues et respectées par votre peuple?
Hammourabi: « Hammourabi dit le droit, il est un père pour ses sujets, lui qui respecte les paroles de Mardouk, qui a mené à bien pour Mardouk la conquête du nord au sud, qui rejoint le coeur de Mardouk, son seigneur, qui a légué les bienfaits à ses sujets pour toujours et à jamais, et a établi l'ordre dans le pays. Je suis le roi qui règne sur les rois des cités. Mes paroles sont bien reçues; il n'y a pas de sagesse égale à la mienne. Sur ordre de Shamash, grand juge du ciel et de la terre, que le droit s'étende sur le pays. Sur ordre de Mardouk, mon seigneur, qu'aucune destruction n'amène la chute de mon monument. Dans E-Sagil, que j'aime, que mon nom soit répété à jamais; que l'opprimé, qui a un cas à défendre, vienne et se tienne debout devant mon image de roi de justice; qu'il lise et comprenne mes précieuses paroles: l'inscription éclairera son cas; il y trouvera ce qui est juste, son coeur se réjouira.»
Attypique.com: Vos paroles gravées sur différentes stéles installées dans les principales villes de votre royaume doivent-elles vous survivre ?
Hammourabi: « Oui car Moi Hammourabi, je suis le roi de justice, à qui Shamash a conféré le droit. Mes paroles sont bien reçues; mes actes sont inégalés; pour abaisser ceux qui furent grands; pour humilier les fiers; pour extirper l'insolence. Si un souverain à venir respecte mes paroles, que j'ai gravées sur mon, s'il n'annule pas ma loi, ne corrompt pas mes paroles, ne change pas mon monument, qu'alors Shamah prolonge le règne de ce roi, et il tiendra de moi, le roi de justice, qu'il puisse régner justement sur ses sujets.»
Attypique.com: Que pensez vous qu'il advienne si vos exemples de lois ne sont pas respectées par vos successeurs ?
Hammourabi: « Si un futur souverain méprise mes paroles, que j'ai gravées sur mon inscription, néglige mes malédictions, s'il ne craint pas la malédiction de Dieu, s'il détruit la loi que j'ai donnée, corrompt mes paroles, altère mon monument, efface mon nom, le remplace par le sien, ou sous peine de menaces contraint un autre de le faire, cet homme, qu'il soit roi ou souverain, noble ou vilain, quoi qu'il puisse être, que le grand Anou, le Père des dieux, qui a ordonné ma loi, lui retire la gloire de la royauté, brise son sceptre, maudisse son destin. Qu'Enlil, le Seigneur, qui fixe le destin, dont les ordres sont inaltérables, qui à grandi mon royaume, ordonne une révolte que sa main ne puisse contrôler; qu'il renverse ses palais sous le vent, qu'il voue ses années de règne au gémissement, aux années de pénurie, aux années de famine, aux ténèbres sans lumière, que les yeux de la mort le fixent; Qu'Enlil, le Seigneur, ordonne de sa voix puissante la destruction de sa cité, la dispersion de ses sujets, l'oubli de son règne, le retranchement de son nom et de sa mémoire dans le pays. Que Belit, la Mère, dont le pouvoir commande E-Kour, la Maîtresse, qui soutient gracieusement mes prières, au siège des jugements et des décisions, retourne au mal ses affaires devant Enlil, dévaste son pays, détruise ses sujets, noie sa vie comme l'eau dans la bouche d'Enlil. Qu'Ea, le grand souverain, dont les décrets fatals se réalisent, le penseur des dieux, l'omniscient, qui a prolongé les jours de ma vie, lui retire intelligence et sagesse, le conduise à l'oubli, tarisse ses fleuves à la source, et interdise aux grains et nourritures de croître dans le pays. Que Shamash, le grand Juge du ciel et de la terre, qui subvient à tous moyens d'existence, Seigneur du courage de vivre, secoue sa domination, annule sa loi, détruise son chemin, rende vaine la marche de ses troupes, lui inspire la vision future des fondations de son trône déracinées et de la destruction se son pays. Que la condamnation de Shamash le dépasse sur le champ; qu'il soit privé d'eau en haut chez les vivants, et de souffle en bas sous la terre. Que Sin, le Seigneur du ciel, le divin père, dont le croissant éclaire les dieux, lui retire la couronne et le trône royal; qu'il l'écrase sous le poids de la faute, du pourrissement, que rien ne peut soulager que lui. Qu'il place son destin sous la fatalité, que jours, mois, années de domination s'emplissent de soupirs et de larmes, en accroissent le poids, rendant sa vie semblable à la mort. Qu'Adad, Seigneur de fécondité, souverain de la terre et du ciel, mon secours, lui retire la pluie du ciel et les inondations de printemps, détruisant son pays de famine et de besoin; que sa fureur enrage sa cité, que ne subsistent de son pays que des amas de ruines. Que Zamama, le grand Guerrier, le fils aîné d'E-Kour, qui se tient à ma main droite, disperse ses armes sur le champ de bataille, transforme le jour en nuit, et pousse l'ennemi à triompher de lui. Qu'Ishtar, la Déesse des combats et de la guerre, qui délie mes armes sur le champ de bataille, mon gracieux esprit protecteur, qui aime mon pouvoir, maudisse son royaume d'un coeur furieux; dans sa grande colère, qu'elle change sa chance en mal, disperse ses armes sur le champ de bataille. Qu'elle pousse au désordre et à la sédition, qu'elle terrasse ses guerriers, que la terre boive leur sang, et jette à bas des cadavres de guerriers en tas sur le sol; qu'elle leur refuse la grâce de la vie, qu'elle les laisse entre les mains de ses ennemis, les emprisonne chez ses ennemis. Que Nergal, puissant parmi les dieux, dont la lutte est irrésistible, qui me garantit la victoire, dans sa puissance brûle ses sujets comme de minces tiges de roseaux, lui tranche les membres de ses armes puissantes, et le fracasse comme une statuette d'argile. Que Nin-tou, la sublime maîtresse des terres, mère de féconddité, lui refuse un fils, ne garantisse pas son nom, ne lui donne aucun successeur parmi les hommes. Que Nin-karak, fille d'Anou, qui m'a adjugé la grâce, frappe ses membres d'une forte fièvre dans E-kour, et de profondes blessures, inguérissables, inconnues du médecin qui ne pourra ni les traiter ni les panser, et qui, comme la morsure de la mort, ne pourront être levées, jusqu'à ce qu'elles lui minent finalement la vie.»
1 bis - Ancien élève de l'Ecole des mines de Paris (promotion 1879) : admis aux cours préparatoires le 21/8/1876 classé 21 ; admis comme externe le 25/10/1879 classé 14 ; breveté le 7/6/1882 classé 7. Ingénieur civil des mines. Voir son bulletin de notes : on verra avec intérêt qu'il a reçu de très bonnes notes pour ses journaux de voyage alors qu'il a triché abondamment sur ses vraies activités.
4bis - Babylone était une ville-état de l'ancienne Mésopotamie, parfois considéré comme un empire, dans l'actuelle Al Hillah, à environ 85 kilomètres au sud de Bagdad. Il est considéré comme l'une des premières civilisations de la planète.
2) Notes : Last interview
1 - Epilogue Code Hammurabi
2- Introduction Code Hammurabi
2bis - Il existe à Babylone quatre sortes différentes de dons: don de fiançailles: donné par le futur marié au père de la mariée; biens apportés au père de la mariée (pour la famille); dot ou somme donnée par le père à sa fille et la donation à l'épouse: des biens donnés par le mari à sa femme, champ, jardin, maison, avec acte de donation écrit.
3 - Article 137 du Code Hammurabi
VIDEOS:
Bibliographie
- ANDRE-SALVINI Béatrice, Le Code de Hammurabi, collection Solo, Éditions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 2003.
- BERGMANN E. S. J., "Codex Hammurabi", in Textus Primigenius, Édition Tertia, Rome, 1953 (autographie).
- DRIVERS G. R., MILES J. C., The Babylonians Laws, Oxford, Clarendon Press, vol. 2, 1952 et 1955.
- FINET André, Le Code de Hammurabi, collection "Littératures anciennes du Proche-Orient", Éditions du Cerf, Paris, 2002, n 6.
- MORGAN Jacques (de), JEQUIER Gustave, "Premier royaume susien", in Mémoires de la Délégation en Perse, vol. VII, "Recherches archéologiques", 2e série, Paris, 1905, pp. 28-29, pl. 5.
- ROTH Martha, Law collections from Mesopotamia and Asia Minor, Scholars Press, Atlanta, 1995.
- SCHEIL Vincent, "Code des lois de Hammurabi (Droit Privé), roi de Babylone, vers l'an 2000 av. J.-C.", in Mémoires de la Délégation en Perse, vol. IV, "Textes élamites et sémitiques", 2e série, Paris, 1902, pp. 111- 162.
- PEZARD M., POTTIER E., Musée du Louvre. Catalogue des antiquités de la Susiane (Mission J. de Morgan), 2e édition, Louvre, Paris, 1926, n 84 b.
- SPYCKET A., La statuaire du Proche-Orient ancien, Handbuch der Orientalistik, Leyde-Cologne, 1981, p.245.
- HARPER P.O. (dir.), The Royal City of Susa, New York, 1992, n 113, p.175-176.
- La Mésopotamie entre le Tigre et l'Euphrate, catalogue d'exposition, Musée d'art de Setagaya, 5 août 2000 - 3 décembre 2000 ; Musée d'art asiatique de Fukuoka, 16 déc. 2000 - 4 mars 2001 ; Tokyo : NHK, 2000, n 140, p.223.
- DEMANGE F., "La sculpture mésopotamienne du IIe millénaire", in Dossiers d'archéologie, n 288, nov.2003, p.14-15.
Hammu-rabi de Babylone, de Dominique Charpin (Presses universitaires de France).
La Mésopotamie, de Georges Roux (éditions du Seuil).
Sumer, d'André Parrot, Gallimard.
Les Documents épistolaires du palais de Mari, traduits et présentés par Jean-Marie Durand (éditions du Cerf).
Attypique.com : comprendre autrement, le choc des pensées d'hier dans Attypique Culture confrontées aux idées du Net dans Attypique Numérique Braudel et Steve Jobs, de Gaulle et Che Guevara, Caravage et Basquiat, Hollande et Mitterrand, Sollers et Héraclite, Hendrix et Mozart, Dutronc et Grimaud...
Fidèle à ses principes, l’équipe d’Attypique.com travaille pour rédiger les entretiens posthumes "Last Interview" sur différentes sources et notes authentifiées par les biographes, historiens et autres experts spécialistes du sujet : documents, vidéo, discours, correspondances, archives, interviews, conférences, extrait de citations, livres, témoignages. S’ajoutent : articles, internet, confidences d’experts, familles parfois…
Retrouvez certaines de ces sources à la suite des « Last Interview ».
Sciences et Avenir: "Lieu sacré de l’histoire de l’Islam, « la ville aux 333 saints » est classée depuis 1988 sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco. Fondée sans doute au Ve siècle de l’Hégire (XIe siècle), elle compte 16 importants mausolées (répartis dans deux cimetières principaux ainsi qu’à l’intérieur des enceintes de bâtiments religieux, voir plan), d’importantes mosquées et des dizaines de milliers de manuscrits précieux." Elle est aujourd'hui sous la menace des coups de pioches des islamistes d'Ansar Dine qui s'en prennent depuis le 1er juillet 2012 aux mausolées de Tombouctou.
Janvier 2013: Tombouctou libre mais dans quel état ? Les derniers mausolées islamiques de Tombouctou sont détruits par des islamistes en décembre 2012.Et AQMI interpelle la France à propos des otages toujours retenus. Dès l'époque romaine, puis avec l'islamisation au Moyen Age, la conquête coloniale à partir du XIXe siècle, les combats du XXe, le Sahara a été à la fois carrefour de civilisations (les Touaregs en particulier bien sûr) et enjeu géopolitique. Les meilleurs spécialistes montrent que les flammes d'aujourd'hui ont des foyers anciens. Le Sahara a bien une histoire.Par Pierre Alexandre, Pascale Binant, Pascal Buresi, Pierre Chuvin, François-Xavier Fauvelle-Aymar, Michel Foucher, Jacques Frémeaux, Charles Granville, Anne Hugon, Monique Lakroum, Bernard Nantet, Paul Pandolfi, Roland Paskoff, Olivier Pétré, Michel Pierre, Maurice Sartre, Pol Trousset.
A lire: http://www.histoire.presse.fr/les-collections-de-lhistoire/58
Le Monde: "Grand centre intellectuel de l'islam depuis sa création au XIIesiècle, Tombouctou, inscrite au Patrimoine mondial de l'Unesco, abritait à partir du XVe siècle une des plus prestigieuses universités du monde musulman, celle de la mosquée de Sankoré. Une collection unique de manuscrits de cette époque a été reconstituée ces dernières décennies. Elle abrite quelque 30 000 documents, rassemblés au sein du Centre de documentation et de recherche islamiques Ahmad Baba, qui, selon certaines informations, aurait également été saccagé."
"Cette offensive rappelle inévitablement l'obscurantisme des talibans et la destruction des statues de bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan. Ce ne sont pas seulement les mausolées de Tombouctou qui sont, aujourd'hui, menacés par ces groupes armés intégristes. C'est tout l'héritage d'ouverture et de tolérance de l'islam de cette région, c'est la liberté de choix de ses habitants. "L'enjeu, souligne très justement l'anthropologueGilles Holder, ce n'est pas les mausolées, c'est la charia."
Le Mali compte quatre sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco (Tombouctou, le Tombeau des Askia à Gao, la ville ancienne de Djenné près de Mopti et les falaises du pays Dogon).