Casanova, auteur et libertin forcément atypique! Multiplicité de talents, amoureux de la vie, aventurier du bonheur de vivre à l’époque des lumières, écrivain avec une volupté d’écriture sans pareil, joueur professionnel et parfois escroc, Casanova demeure avant tout un Vénitien du XVIII eme siècle. Giacomo qui signe aussi Jacques Casanova de Seingalt apparait comme un grand voyageur, un auteur et un aventurier en quête de gloire. Gloire qui viendra après sa mort à son grand regret.
Dans un documentaire consacré à l’auteur de « histoire de ma vie » (1) Philippe Sollers, grand admirateur du séducteur vénitien, rappelle l'importance des mots et des paroles au siècle des lumières par une formule dont il a le secret : « Casanova s’est toujours senti sauvé par le langage ». Casanova est aussi un auteur. Un grand auteur. Le déclic littéraire pour mettre en chantier l'oeuvre maitresse de Casanova "Histoire de ma Vie" serait intervenu en octobre 1787. A cette date, Casanova assiste à la première de "Don Giovanni" à Prague. Face à "Mozart", le Vénitien sent qu’un monde, celui qu’il a connu s’échappe. La modernité de Mozart n'est pas la sienne. Il décide de raconter sa vie, l'histoire de sa vie. Il veut témoigner et revivre à l’hiver de cette vie ses aventures. C’est donc plus l’écrivain que le séducteur qui s’éveille après cette présentation qui mettait en présence sur scène et dans la salle les deux plus grands séducteurs des lettres: Casanova et Don Juan. A Prague donc, Casanova rencontre davantage Mozart que ses personnages. Mozart révélateur de Casanova ? Mozart avec déjà un pied dans les idées révolutionnaires qui mèneront à 1789 (lire l’interview posthume de Mozart sur attypique.com: http://www.attypique.com/interviews-posthumes/2011/01/last-interview-mozart-wolfgang-amadeus-jai-la-t%C3%AAte-et-les-mains-si-pleines-du-troisi%C3%A8me-acte-quil-ne-serait-p.html )
Mozart pré-révolutionnaire (il supportait à peine l'aristocratie) et Casanova conservateur proche de la bonne société de l’ancien régime qui l’a toujours accueilli et valorisé. Une société aristocratique souvent crédule qu'il savait parfaitement manipuler à son avantage à l'opposé de Mozart. Casanova, Mozart, déjà deux visions d’un 18eme siècle finissant. Une autre apparaitra entre Casanova et Jean-Jacques Rousseau, l'autobiographie naissante de l'un et les "confessions" philosophiques de l'autre. L'un reste entier, Mozart alors que l'autre Casanova, explique dans ses « mémoires » qui fourmillent d’histoires libertines, les personnalités multiples qu’il endosse sans aucune difficulté apparente.
Victime de son image simpliste de forçat de la copule ou libertin de tous les plaisirs, l’étude du comportement de Casanova via ses écrits démontre plus de sophistication. Jouisseur, bon vivant, généreux et homme de goût, opportuniste brillant, le mythe Casanova peut toutefois basculer en fonction des multiples réponses de ses biographes à commencer par le premier d’entre eux : Casanova lui-même.
« Histoire de ma Vie » sa grande œuvre, écrite 50 ans après ses premiers « exploits » constitue un fil conducteur de sa vie, des moeurs du XVIII eme siècle en Europe. Une image de son siècle, le XVIII eme et un grand livre de la littérature au sens romanesque. Il s’agit d’une suite de récits contenant eux mêmes des aventures. En aucun cas, la morale intervient chez Giacomo contrairement à un Jean-Jacques Rousseau dans ses « Confessions ». L’auteur ne se revendique pas philosophe. Il ne cède jamais au pathos ou à la nostalgie. Le ton est direct, galopant, mené au rythme de ses propres aventures de jouer professionnel, espion ou violoniste. Casanova revit ses aventures, la mémoire dicte, la plume court. Les désirs apparaissent, clairement décrits qu’il s’agisse de femmes, de jeux ou d’or. Pour les récits liés aux aventures féminines, la censure s'en occupera beaucoup plus tard, notamment en France. Casanova, auteur censuré et libertin jouisseur demeure forcément atypique, comme beaucoup de personnalités du siècle des Lumières.
Poète du plaisir, philosophe opérationnel d’une doctrine optimiste, Casanova se révèle l’opposé de Don Juan qui reste avant tout un « personnage » d’Opéra. Inutile de comparer affirment les admirateurs du vénitien. Casanova ne peut concevoir de plaisir sans partage ni effusion. Attentif au plaisir des femmes, Giacomo a écrit cette phrase extraordinaire pour un homme du XVIII eme et sans doute des autres siècles: « Mon propre plaisir n’a jamais compté que pour un quart dans celui que je faisais éprouvé »
Casanova aime les femmes, apprécie leur compagnie, exerce sa séduction par les mots autant que par les gestes et vole souvent à leur secours. Au contraire du personnage de Don Juan méprisant envers elles, le vénitien est un amoureux perpétuel mais très éphémère. C’est une des nombreuses « contradictions » de Casanova. Il peut parfois céder à la part la plus sombre de sa personnalité, dans sa vingtième année par exemple, en violant et volant dans une Venise nocturne livrée à tous les vices face à une condition féminine favorable uniquement aux hommes. Plus tard, il abandonnera aux Enfants trouvés un enfant qu’il avait eu avec la fille de sa logeuse. Attitude contestable mais très répandue au XVIII eme siècle ou l’on comptait à Paris, chaque année près de 5000 abandons d’enfants. D’autres faiblesses de Casanova existent, reconnues par tous et lui même avec son non conformisme habituel, son goût de la provocation amplifié par une liberté d'écriture, une certaine transparence rare dans des Mémoires « autorisées ». Charlatan, amant entretenu, toujours en quête d’un protecteur puissant, pourvoyeur d’une jeune adolescente pour le bordel de Louis XV, le fameux Parc aux Cerfs, maison située dans le quartier du même nom à Paris, Casanova reconnait tout cela, en bon aventurier du siècle des Lumières accueilli avec plus ou moins de faveurs dans toutes les cours d’Europe.
En raison de ses aventures diverses, Giacomo était souvent - il faut le souligner - lors de ses voyages, en situation de fuite. Selon plusieurs historiens, le grand voyageur qu’était Casanova aurait parcouru plus de 67 000 km dans toute l’Europe de Londres à Constantinople, de Madrid à St Petersburg…. Au total c’est près de 120 villes que le vénitien visite avec une inclinaison particulière (après les dames) pour les bibliothèques. Resitué dans le contexte historique, ce « parcours » exceptionnel démontre une vitalité extraordinaire. La même qui lui permet à l’âge de 30 ans de s’échapper par les toits de la fameuse prison des plombs de Venise (1bis) après 15 mois de détention dans un cachot forcément humide à Venise...
Cet homme libre, impossible a enfermer dans une prison ou une morale, un dogme religieux ou militaire, demeure un provocateur. Il s’est fait tailler un costume flamboyant, un uniforme unique. Son goût de la provocation le pousse a exhiber ce "costume de caprice", un ordre militaire à lui, après avoir quitté l’armée, pour mieux revendiquer son appartenance à sa propre cause.
Paradoxal, écartelé entre passé et présent, homme des lumières et alchimiste, conservateur en pleine époque révolutionnaire, le séducteur, respectueux des femmes l'emporte toujours chez Casanova. Comme tous les véritables amateurs de femmes, Giacomo puise en elles, à chaque rencontre, une nouvelle énergie, qui donne naissance à une nouvelle aventure. Aventure que sincèrement il affirme être celle de sa vie avant de... repartir vers d'autres une nuit ou quelques semaines plus tard.
Casanova, qui a été privé très jeune de la présence de sa mère semble renaitre avec chacune de ses conquêtes. Chaque rencontre est prétexte à une nouvelle « séquence » de ses aventures. Les femmes ont-elles "régénéré" cet automate du plaisir qui risquait, à le lire, de s’éteindre entre chaque aventure ?
Le nombre de conquêtes (entre 140 et 145 "revendiquées" selon la plupart de ses biographes) vu sous cet angle n’apparait plus comme un luxe mais comme une nécessité de vivre pleinement. Une survie en quelque sorte. C'est peut etre là une des explications du comportement durant plus de cinquante ans du séducteur libertin.
Pour leur part, les femmes semblent sensibles à ce poète du plaisir, à cet aventurier, explorateur sensuel de leur propre univers. Elles l’acceptent en ressentant qu’il tente à chaque aventure de les sublimées davantage.
Issu d’une famille d’artistes vénitiens, fils de comédiens, séparé très jeune de sa mère on l'a vu, le jeune Casanova a pleinement joui de Venise et de sa bonne société sans renier ses origines. Casanova est avant tout fils de la Sérénissime République de Venise. Habile, il a toujours recherché la protection des "puissants", prince d'église ou aristocrates au pouvoir. Elevé par sa grand-mère, le jeune Giacomo s’imprègne de la culture vénitienne, influencée par l’Eglise et le Théâtre. Il est aussi enfant du voyage, enfant du siècle des lumières, avide de curiosités et d’érudition, grand lecteur, préférant dans ses récits privilégiés les rencontres humaines aux descriptions de paysages ou d’oeuvres d’art. Comme toutes les autobiographies, « Histoire de ma vie » doit être considérée comme un récit avec les risque d’affabulation, d’inexactitudes, d’imprécisions, de détournements voire de distorsions. Un texte moderne qui ne s’embarrasse pas des contradictions. Un texte qui a longtemps dérangé. Ce n‘est qu’en 1960 qu’une édition originale, non expurgée, non censurée, est enfin publiée en français. Les versions précédentes avaient été jugées trop sulfureuses et par conséquent considérablement amputées des passages considérés comme « immoraux ». A Paris, la BnF (Bibliothèque nationale de France) a acquis en février 2010 le manuscrit original rédigé en français, de l’Histoire de ma vie de Giacomo Casanova. Une initiative qui n’aurait certainement pas déplu à l’Italien voyageur, passionné par la ville lumière, la culture et la langue française. Langue qu’il a d’ailleurs retenue pour rédiger ses « Mémoires ».
Jean Philippe Bichard jpbichard@gmail.com
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Attypique Culture Last Interview Giacomo Casanova Vénitien aventurier :
« Mon propre plaisir n’a jamais compté que pour un quart dans celui que je faisais éprouver »
Attypique.com : En quelques mots, quels ont été les premières étapes de votre vie ?
Casanova : « Au baptême on m’a nommé Jacques Jérôme. Je fus imbécile jusqu'à huit ans et demi. Apres un[e] hémorragie de trois mois on m’a envoyé à Padoue, où guéri de l’imbécillité je me suis adonné à l’étude, et à l’âge de seize ans on m’a fait docteur, et on m’a donné l’habit de prêtre pour aller faire ma fortune à Rome. À Rome la fille de mon maître de langue française fut la cause que le Cardinal Acquaviva mon patron me donna congé. Agé de dix-huit ans je suis entré dans le militaire au service de ma patrie, et je suis allé à Constantinople. Deux ans après étant retourné à Venise, j’ai quitté le métier de l’honneur, et prenant le mords aux dents j’ai embrassé le vil métier de joueur de violon ; j’ai fait horreur à mes amis ; mais cela n’a pas duré longtemps. »
Attypique.com : Casanova, vous apparaissez tout au long de votre vie et selon vos écrits, comme désinvolte, joueur, facétieux. Auriez-vous compris, très jeune que vous deviez prendre une revanche sur votre enfance ? Quel enfant étiez-vous ?
Casanova : « Enfant, mon père et ma mère ne me parlaient pas. Je saignais beaucoup et longuement du nez. Plus tard, je suis devenu assez riche, pourvu par la nature d’un extérieur imposant, joueur déterminé, panier-percé, grand parleur, toujours tranchant, point modeste, intrépide, courant les jolies femmes, supplantant les rivaux, ne connaissant pour bonne que la compagnie qui m’amusait, je ne pouvais être que haï.»
Attypique.com : Comment définissez-vous le vénitien de votre époque, Giacomo Casanova ou Jacques Casanova de Seingalt ?
Casanova : « L’homme fait pour faire fortune dans cette ancienne capitale de l’Italie doit être un caméléon susceptible de toutes les couleurs que la lumière réfléchit sur son atmosphère. Il doit être souple, insinuant, grand dissimulateur, impénétrable, complaisant, , souvent bas, faux sincère, faisant toujours semblant de savoir moins de ce qu’il sait, n’ayant qu’un seul ton de voix, patient, maitre de sa physionomie, froid comme glace lorsqu’un autre à sa place brûlerait , et s’il a le malheur de ne pas avoir la religion dans le cœur, il doit l’avoir dans l’esprit, souffrant en paix s’il est honnête. »
Attypique.com : Toute votre vie, vous avez opté pour être un amant plus qu’un mari, pourquoi ?
Casanova : « Se marier est une sottise, mais lorsqu'un homme le fait à l'époque où ses forces physiques diminuent, elle devient mortelle... Le plaisir de l’amour sans amour est insipide.» (1)
Attypique.com : Sur la vitre d’une auberge genevoise, l’une de vos maitresses, Henriette a laissé, gravée à la pointe d’un diamant cette phrase : « tu oublieras aussi Henriette ». Prophétie ou mensonge d’une femme blessée ?
Casanova : « Non, je ne l’ai pas oubliée et je me mets du baume à l’âme toutes les fois que je m’en souviens. Mais qu’est ce que l’Amour ? Amertume dont rien n’est plus doux, douceur dont rien n’est plus amer. Monstre divin qu’on ne peut définir que par des paradoxes.»
Attypique.com : A presque 60 ans, à Dux, en Bohème, dans un château ou vous trouvez l’ennui, vous occupez la charge de bibliothécaire. Vous vous attelez alors à la tâche considérable de rédiger « histoire de ma vie » en français soit 3700 grandes feuilles manuscrites réunies en 13 volumes. Etait-ce une forme de thérapie pour revivre votre passé ? Une manière de tromper l’ennui ? Une volonté absolue de donner votre version de ce siècle des lumières ? Etait-ce aussi un exercice romanesque pour raconter une vie rêvée et non vécue sous une forme nouvelle, l’autobiographie à la manière des « Confessions » de Jean-Jacques Rousseau qui les a publiées en 1789 (pour son deuxième volume après 1782 pour le premier), 1789, année ou vous débutez vos mémoires ?
Casanova : « Je n'ai jamais dans ma vie fait autre chose que travailler pour me rendre malade quand je jouissais de ma santé, et travailler pour regagner ma santé quand je l'avais perdue. »
Attypique.com : malgré les apparences, vous apparaissez, vous, Casanova, comme un stratège, désireux de séduire non pas exclusivement les conquêtes féminines, mais les cercles de pouvoirs par exemple, en vous créant un code de conduite exemplaire …
Casanova : « C’est exact. J’avais besoin de faire ma cour. Je voyais que pour parvenir à quelque chose, j’avais besoin de mettre en jeu toutes mes facultés physiques et morales, de faire connaissance avec des grands et des puissants, d’être le maître de mon esprit et de prendre la couleur de tous ceux auxquels je verrais que mon intérêt exigeait que je plusse. »
Attypique.com : Casanova, au cour de votre vie, plus de 140 femmes auraient cédé à votre empressement. De multiples possibilités s’offrent au séducteur pour parvenir à ces fins. Il semblerait que l’une de vos nombreuses approches pour conquérir réside dans la volonté de séduire une femme en présence d’une autre. Pourquoi ?
Casanova : « J’ai su de bonheur qu’une fille se laisse difficilement séduire, faute de courage ; tandis que lorsqu’elle est avec une amie, elle se rend avec assez de facilité ; les faiblesses de l’une causent la chute de l’autre. Il n’y a pas de femme au monde qui puisse résister aux soins assidus, et à toutes les attentions d’un homme qui veut la rendre amoureuse. L’homme qui se déclare amoureux par des paroles est un sot, il ne doit se déclarer que par des attentions. »
Votre siècle le XVIII eme est marqué par un paradoxe, celui de la liberté nouvelle des mœurs, une nouvelle forme acceptée de libertinage, le développement d’une pensée plus attentive à la raison et aux sciences et en même temps énormément de charlatanisme. Entre Voltaire et Cagliostro, Rousseau et le Conte de St Germain, vous ressemblez à votre siècle en revendiquant vos propres paradoxes. Est-ce vrai ?
Casanova : « Oui, le monde est paradoxal. Ainsi, je fus toute ma vie absorbé dans le vice en même temps qu’idolâtre de la vertu. Je pense qu’entre la beauté et la laideur, il n’y a souvent qu’un point presque imperceptible. Un dernier paradoxe malheureusement exact : Ce qui plaît à l’homme est partout ce qui est défendu.»
Attypique.com : Casanova, vous qui en avez beacoup offert, comment peut-on définir l’émotion provoquée par un baiser ?
Casanova : « Ce n’est autre chose que le véritable effet du désir de puiser dans l’objet qu’on aime. Vous ne sauriez vous figurer la douceur que ce baiser m'a procurée ! Pourrais-je l'ignorer, ingrat ! Qui de nous deux a procuré cette douceur ? Ni vous ni moi, femme adorable ! Il fut le produit de l'amour, ce baiser si tendre et si doux. Le baiser n’est autre chose qu’une expression de l’envie de manger l’objet qu’on baise.»
Attypique.com : Comment percevez-vous ce qui distingue le comportement féminin du comportement masculin ?
Casanova : « Cela est dans la nature ; une femme remplie de sentiments croit de ne pouvoir pas faire davantage pour un homme qui lui a fait un bienfait, que de se donner à lui en corps et en âme. Je crois qu'un homme pense différemment ; la raison est que l'homme est fait pour donner, la femme pour recevoir. Qu'est-ce donc que l'amour ! J'ai beau avoir lu tout ce que les prétendus sages ont écrit sur sa nature, j'ai beau y philosopher dessus en vieillissant que je n'accorderai jamais qu'il soit ni bagatelle, ni vanité. C'est une espèce de folie sur laquelle la philosophie n'a aucun pouvoir ; une maladie à laquelle l'homme est sujet à tout âge, et qui est incurable si elle frappe dans la vieillesse» (2)
Attypique.com : Vous écrivez : « on ne désire pas ce que l'on possède » au sujet des femmes. Est-ce une condamnation du couple au quotidien ?
Casanova : « Nous nous plaignons des femmes qui, malgré qu'elles nous aiment, et qu'elles soient sûres d'être aimées, nous refusent leurs faveurs ; et nous avons tort. Si ces femmes-là nous aiment, elles doivent craindre de nous perdre, et par conséquent elles doivent faire tout ce qu'elles peuvent pour tenir toujours vivant le désir que nous avons de parvenir à les posséder. Si nous y parvenons, il est certain que nous ne les désirerons plus, car on ne désire pas ce que l'on possède ; les femmes donc ont raison de se refuser à nos désirs. »
Attypique.com : Un homme se refuse rarement à une femme, pourquoi ?
Casanova : « Effectivement, si les désirs des deux sexes sont égaux, pourquoi n'arrive-t-il jamais qu'un homme se refuse à une femme qu'il aime, et qui le sollicite ? La raison ne peut être que celle-ci : l'homme qui aime sachant d'être aimé fait plus de cas du plaisir qu'il est sûr de faire à l'objet aimé que celui que le même objet pourra lui faire dans la jouissance. Par cette raison, il lui tarde de le contenter. La femme préoccupée de son propre intérêt doit faire plus de cas du plaisir qu'elle aura elle-même que de celui qu'elle donnera ; pour cette raison elle diffère tant qu'elle le peut, puisque se rendant, elle a peur de perdre ce qui l'intéresse le plus : son propre plaisir. Ce sentiment est propre à la nature du sexe féminin, il est uniquement la cause de la coquetterie que la raison pardonne aux femmes, et qu'elle ne saurait jamais pardonner à un homme. Aussi ne la voit-on dans l'homme que très rarement. » (2 bis)
Attypique.com : Qu’appréciez-vous comme détail physique chez une femme ?
Casanova : « La femme est comme un livre qui bon ou mauvais doit commencer à plaire par le frontispice ; s’il n’est pas intéressant il ne fait pas venir l’envie de le lire, et cette envie est égale en force à l’intérêt qu’il inspire. Le frontispice de la femme va aussi du haut en bas comme celui d’un livre, et ses pieds, qu'intéressent tant des hommes faits comme moi, donnent le même intérêt que donne à un homme de lettres l’édition de l’ouvrage. La plus grande partie des hommes ne prend pas garde aux beaux pieds d’une femme, et la plus grande partie des lecteurs ne se soucie pas de l’édition." (3)
Attypique.com : Vous êtes un homme de plaisir. De tous les plaisirs. Comment se traduit la générosité envers les femmes lorsqu’on recherche toujours davantage de plaisir à offrir ?
Casanova : « Mon propre plaisir n’a jamais compté que pour un quart dans celui que je faisais éprouver. N’oubliez pas : sans la parole le plaisir de l’amour diminue au moins de deux tiers.»
Attypique.com : Vous avez évoqué votre expérience de deux relations homosexuelles avec Ismail et Lunin mais vous ne revendiquez pas être homosexuel. Pourquoi ?
Casanova : « Avec Ismail, je ne me suis jamais de ma vie trouvé ni si fou, ni transporté. En Russie avec Lunin, blond et joli comme une fille, j’étais intéressé de savoir si je pouvais me maintenir indifférent à sa beauté. Mais n’y ayant pas été indifférent, je n’ai pas cru de devoir faire semblant de l’être. Nous nous donnâmes, le jeune russe et moi, des marques de la plus tendre amitié et nous nous la jurâmes éternelle »
Attypique.com : En juillet 1760, de passage en Suisse vous rendez visite plusieurs jours à Voltaire. Il vous demande votre poète italien favori. Vous lui répondez Arioste (6) en précisant que vous savez que Voltaire l’a critiqué. Racontez nous la suite s’il vous plait.
Casanova : « Oui et ce fut dans ce moment-là que Voltaire m'étonna. Il me récita par cœur les deux grands morceaux du trente-quatrième et du trente-cinquième chant de ce divin poète, où il parle de la conversation qu'Astolphe eut avec l'apôtre St Jean, sans jamais manquer un vers, sans prononcer un seul mot qui ne fût très exact en prosodie ; il m’en releva les beautés avec des réflexions de véritable grand homme. On n'aurait pu s'attendre à quelque chose davantage du plus sublime de tous les glossateurs italiens. Je l'ai écouté sans respirer, sans clignoter une seule fois, désirant en vain de le trouver en faute ; j'ai dit me tournant à la compagnie que j’étais excédé de surprise, et que j’informerai toute l’Italie de ma juste merveille. Toute l'Europe, me dit-il, sera informée de moi-même de la très humble réparation que je dois au plus grand génie qu'elle ait produit. Insatiable d'éloge, il me donna le lendemain sa traduction de la stance de l'Arioste Quindi avvien che tra principi, e signori. J’ajoute que sans les railleries avec lesquelles il me déplut le troisième jour, je l’aurai trouvé sublime en tout. »
Dans Histoire de ma vie, vous partagez des moments de bonheur avec vos lecteurs. Vous souvenez-vous d’un moment de bonheur exemplaire pour vous ? Vous évoquez notamment un dîner…
Casanova : « Tout le monde à ce dîner fut content et très gai. Je riais en moi-même quand on me demandait pourquoi j'étais triste. On le croyait parce que je ne parlais pas ; mais il s'en fallait bien que je fusse triste ! Ce fut un des plus beaux moments de ma vie. Dans ces beaux moments, mon esprit se trouvait concentré dans la divine tranquillité du vrai contentement, je me voyais là l'auteur de toute la belle comédie, très satisfait de voir (sur ma balance) que je faisais dans ce monde plus de bien que de mal, et que sans être né roi il me réussissait de faire des heureux. Il n'y avait personne à cette table qui ne me fut redevable de son contentement particulier ; cette réflexion faisait mon bonheur, dont je ne pouvais jouir que dans le silence. » (4)
Attypique.com : Pourquoi et comment êtes vous devenu franc-maçon à Lyon en 1750, initié à la loge « Les Amis choisis » ?
Casanova : « un respectable personnage que j’ai connu chez M. de Rochebarron (gouverneur de Lyon) me procura la grâce d’être admis parmi ceux qui voient la lumière. Je suis devenu franc-maçon apprenti. Deux mois après, j’ai reçu à Paris le second grade, et quelque mois après le troisième qui est la maîtrise. C’est le suprême. Tous les autres titres que dans la suite des temps on m’a fait prendre sont des inventions agréables, qui quoique symboliques n’ajoutent rien à la dignité du maître. Tout jeune homme qui voyage, qui veut connaitre le grand monde, qui ne veut pas se trouver inférieur à un autre et exclu de la compagnie de ses égaux dans le temps ou nous sommes, doit se faire initier dans ce qu’on appelle la maçonnerie à condition de bien choisir la loge où il veut être installé.»
Last Interview réalisée par jpbichard@gmail.com
Notes :
1 - Documentaire : http://www.youtube.com/watch?v=w6_J8BQ3g-Q
1bis - Jusqu’au xvie siècle, le palais abritait les prisons de Venise situées sous les toits. Elles sont appelées les plombs (i piombi) car leur couverture était faite de plaques de plomb. En été, leur visite est d’ailleurs interdite à certaines heures de la journée car les visiteurs ne pourraient supporter la température qui y règne (plus de 50 °C). C’est dans cette prison que fut détenu Giacomo Casanova. Le 1er novembre 1756, il s'en évada avec l'aide de son voisin de cellule, un prêtre nommé Marino Baldi. Ce fut l'unique évasion qu'ait connu cette prison.
1 Histoire de ma vie, I, p. 346)
2 Histoire de ma vie, III, p. 507
2 Bis Histoire de ma vie, II, p. 57-58
3 Histoire de ma vie, III, p. 57.)
4 Histoire de ma vie, I, p. 132
5
6 http://www.universalis.fr/encyclopedie/l-arioste/
Attypique.com: la sélection livres sur Casanova / Jean Philippe Bichard :
Casanova, les dessus et les dessous de l'Europe des Lumières par Guy Chaussinand-Nogaret (Fayard)
Chantal Thomas auteure de Casanova. Un voyage libertin (1985)
"Je recommande un petit texte qu'il a écrit en italien, Le Duel (Mille et une Nuits), récit de son combat avec le noble polonais Branicki. De ce récit très bref émergent toutes les qualités de Casanova : intelligence des situations, héroïsme, élégance. C'est la meilleure introduction à son chef-d'oeuvre, Histoire de ma vie, rédigé, lui, en français.
Liens livres:
http://www.babelio.com/livres-/casanova/3207
http://www.lexpress.fr/culture/livre/casanova-ne-s-interdit-pas-d-aimer_1015684.html
http://multimedia.bnf.fr/chroniques/chroniques_60/index.html#/4/
CASANOVA - La Passion de la Liberté - BnF/Seuil par EditionsduSeuil
http://www.dailymotion.com/video/xrqts0_rodin-la-chair-le-marbre_creation#.UNLhoeTGhXU
Copyright © attypique.com 2010 last interview*

