« Je veux peindre l’air dans lequel se trouve le pont, la maison, le bateau »
Impressionnant Monet ! L’artiste dont Paris a fêté le talent en septembre 2010 laisse une oeuvre considérable avec plus de 2000 oeuvres répertoriées. L'artiste reste très populaire: Plus d'un million de personnes ont visité l'hiver dernier la rétrospective de ses oeuvres au Grand Palais à Paris et des milliers sont venus du monde entier fouler les allées des jardins de Giverny, sa maison, pour retrouver les parfums, les couleurs et toutes les impressions qui ont enthousiasmé ce génie de la lumière qu'était Claude Monet. L’ami de Boudin, Renoir, Sisley, Manet, Pissarro, Caillebote, Rodin, Clémenceau… est aussi classé peut être malgré lui comme le représentant le plus typique de l’impressionisme. Clemenceau, surnommé « le « tigre », écrit de lui : « Monet, a pris la vie comme on se bat. (...) Le premier devoir est de se connaître et de se limiter à son terrain d'action. Il a pris la lumière. C'est pas mal. ».
Claude Monet est donc considéré malgré lui comme le chef de file d'une école, l'impressionnisme. Au Havre où il passe son enfance, il rencontre Eugène Boudin, qui l'invite à peindre des 'paysages d'après nature' et dans la nature pas dans l’atelier. En 1859, il se rend à Paris. Le portrait de 'Camille ou la femme à la robe verte' suscite un scandale dont il a peine à se départir. En 1872, il s'installe alors à Argenteuiloù Renoir, Sisley, Manet, Pissarro et Caillebote viennent le rejoindre. Ensemble, ils fondent une société anonyme et organisent une exposition impressionniste des oeuvres refusées par le Salon officiel en 1874. A cette occasion, Monet présente 'Impression, soleil levant'. Il s'éloigne du groupe suite à des dissensions, avant de s'installer à Giverny en 1883.
A partir de 1863, le Salon se tient tous les ans et un jury composé de membres de l'Académie des Beaux-Arts et de précédents médaillés du Salon sélectionnent les oeuvres exposées. Pour la seule année 1863, 4000 oeuvres furent refusées sur les 5000 demandes faites par quelque 3000 artistes, ce qui conduisit en 1863 à la création du "Salon des Refusés".
En 1884, commence sa longue amitié avec l'écrivain Octave Mirbeau, qui est désormais son chantre attitré et contribua à sa reconnaissance. En 1892, Monet épouse Alice Hoschedé qui était sa maîtresse sans doute depuis 1875[2] ou 1876[3], et avec qui il vivait depuis l'été 1878. Ce n'est que lorsqu'Ernest Hoschedé est retrouvé mort[4], que Monet peut enfin épouser Alice.
En 1869 avec Renoir, il peint une série de tableaux à La Grenouillère, un lieu de loisirs et de rencontre à Bougival très prisé des Parisiens, avec baignade, canotage et un restaurant flottant. Les toiles qu'ils peignirent en travaillant avec des touches de couleur rapides et vigoureuses, correspondant à l'animation turbulente du petit monde qui s'y pressait, selon les experts de cette époque. C’est donc dans la foule, sur la terrasse d’une auberge, dans un lieu de détente, que nait un style artistique dominé par l'impression, l’Impressionnisme.
Monet connait sa première rétrospective en 1889. Il est enfin salué par la critique. A 49 ans. Atteint d'une double cataracte, il continue néanmoins à peindre. Claude Monet est décédé le 5 décembre 1926 et est enterré dans le cimetière de l'église de Giverny. Accouru trop tard au chevet du peintre, Clemenceau aurait insisté pour qu'on ne recouvre pas le corps d'un linceul noir, en expliquant que cela n'était pas convenable : « Pas de noir pour Monet ! Le noir n'est pas une couleur ! ». Il aurait alors arraché les rideaux aux motifs colorés de la fenêtre pour en recouvrir la dépouille du peintre.
Jean Philippe Klein klein.attypique@gmail.com
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LAST INTERVIEW: Claude Monnet / peintre
« Je veux peindre l’air dans lequel se trouve le pont, la maison, le bateau »
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ATTYPIQUE.COM: Claude Monet, c’est quoi l’impressionnisme ?
Claude Monet : « Devant vous un arbre, une maison, un champ ou quoi que ce soit. Pensez seulement à ceci: voici un petit carré de bleu, de rose, un ovale vert, une raie jaune et peignez exactement comme ils vous apparaissent. J'ai toujours eu horreur des théories... Je n'ai que le mérite d'avoir peint directement, devant la nature, en cherchant à rendre mes impressions devant les effets les plus fugitifs, et je reste désolé d'avoir été la cause du nom donné à un groupe dont la plupart n'avaient rien d'impressionniste.»
ATTYPIQUE.COM: Comment atteindre le cœur de la lumière puis sentir et coucher sur la toile vos sensations que certains nomment impressions ? En pratique est ce par exemple avec votre atelier flottant à Giverny, outil d’observation au plus près des reflets de la lumière sur l'eau ?
Claude Monet : « Ce que je ferai ici aura au moins le mérite de ne ressembler à personne, parce que ce sera l'impression de ce que j'aurai ressenti, moi tout seul. La couleur est mon obsession quotidienne, ma joie et mon tourment. Je veux peindre l’air dans lequel se trouve le pont, la maison, le bateau. La beauté de l’air où ils sont, et ce n’est rien d’autre que l’impossible. Le motif est quelque chose de secondaire, ce que je veux reproduire, c’est ce qu’il y a entre le motif et moi. J'ajoute qu'en dehors de la peinture et du jardinage, je ne suis bon à rien ! »
ATTYPIQUE.COM: Quand on s’appelle Monet, on a quel type de « maître », Boudin a été le premier je crois ?
Claude Monet : « Oui : Jongkind. Complétant par là l'enseignement que j'avais reçu de Boudin ,il fut mon vrai maître, et c'est à lui que je dois l'éducation définitive de mon œil ».
ATTYPIQUE.COM: Et Eugène Boudin, rencontré durant votre adolescence tourmentée, au Havre, avant votre départ pour Paris, quel rôle a-t-il joué en tant qu’initiateur au regard ?
Claude Monet : « Vous avez raison : Boudin me plaisait. Il était convaincu, sincère, je le sentais, mais je ne digérais pas sa peinture, et, quand il m'offrait d'aller dessiner avec lui en pleins champs, je trouvais toujours un prétexte pour refuser poliment. L'été vint ; j'étais libre, à peu près, de mon temps ; je n'avais pas de raison valable à donner ; je m'exécutai de guerre lasse. Et Boudin, avec une inépuisable bonté, entreprit mon éducation. Mes yeux, à la longue, s'ouvrirent, et je compris vraiment la nature ; j'appris en même temps à l'aimer. Je l'analysai au crayon dans ses formes, je l'étudiai dans ses colorations. Six mois après, en dépit des objurgations de ma mère, qui commençait à s'inquiéter sérieusement de mes fréquentations et qui me voyait perdu dans la société d'un homme aussi mal noté que Boudin, je déclarai tout net à mon père que je voulais me faire peintre, et que j'allais m'installer à Paris, pour apprendre. »
ATTYPIQUE.COM: Et votre adolescence troublée et intense, a quoi a-t-elle réellement ressemblée ?
Claude Monet : « Jusqu'à quatorze ou quinze ans, j'ai vécu, au grand désespoir de mon père, cette vie assez irrégulière, mais très saine. Entre temps, j'avais appris tant bien que mal mes quatre règles, avec un soupçon d'orthographe. Mes études se sont bornées là. Elles n'ont pas été trop pénibles, car elles s'entremêlaient pour moi de distractions. J'enguirlandais la marge de mes livres, je décorais le papier bleu de mes cahiers d'ornements ultra-fantaisistes, et j' y représentais, de la façon la plus irrévérencieuse, en les déformant le plus possible, la face ou le profil de mes maîtres. Je devins vite, à ce jeu, d'une belle force. A quinze ans, j'étais connu de tout Le Havre comme caricaturiste. Ma réputation était même si bien établie qu'on me sollicitait platement de tous côtés, pour avoir des portraits-charge. L'abondance des commandes, l'insuffisance aussi des subsides que me fournissait la générosité maternelle m'inspirèrent une résolution audacieuse et qui scandalisa, bien entendu, ma famille : je me fis payer mes portraits. Suivant la tête des gens, je les taxais à dix ou vingt francs pour leur charge, et le procédé me réussit à merveille. En un mois ma clientèle eut doublé. Je pus adopter le prix unique de vingt francs sans ralentir en rien les commandes. Si j'avais continué, je serais aujourd'hui millionnaire. »
ATTYPIQUE.COM: Claude Monet, l’enfant que vous étiez, vous le voyez comment à l’hiver de votre vie ?
Claude Monet : « Je suis un Parisien de Paris. J'y suis né, en 1840, sous le bon roi Louis-Philippe, dans un milieu tout d'affaires où l'on affichait un dédain méprisant pour les arts. Mais ma jeunesse s'est écoulée au Havre, où mon père s'était installé, vers 1845, pour suivre ses intérêts de plus près, et cette jeunesse a été essentiellement vagabonde. J'étais un indiscipliné de naissance ; on n'a jamais pu me plier, même dans ma petite enfance, à une règle. C'est chez moi que j'ai appris le peu que je sais. Le collège m'a toujours fait l'effet d'une prison, et je n'ai jamais pu me résoudre à y vivre, même quatre heures par jour, quand le soleil était invitant, la mer belle, et qu'il faisait si bon courir sur les falaises, au grand air, ou barboter dans l'eau. »
ATTYPIQUE.COM: Vous avez exposé dans une galerie au Havre avec Eugène Boudin.
Claude Monet : « Dans la même vitrine, souvent, juste au-dessus de mes produits, je voyais accrochées des marines que je trouvais, comme la plupart des Havrais, dégoûtantes. Et j'étais, dans mon for intérieur, très vexé d'avoir à subir ce contact, et je ne tarissais pas en imprécations contre l'idiot qui, se croyant un artiste, avait eu le toupet de les signer, contre ce "salaud" de Boudin. Pour mes yeux, habitués aux marines de Gudin, aux colorations arbitraires, aux notes fausses et aux arrangements fantaisistes des peintres à la mode, les petites compositions si sincères de Boudin, ses petits personnages si justes, ses bateaux si bien gréés, son ciel et ses eaux si exacts, uniquement dessinés et peints d'après nature, n'avaient rien d'artistique, et la fidélité m'en paraissait plus que suspecte. Aussi sa peinture m'inspirait-elle une aversion effroyable, et, sans connaître l'homme, je l'avais pris en grippe. Souvent l'encadreur me disait : "Vous devriez faire la connaissance de Monsieur Boudin. Quoi qu'on dise de lui, voyez-vous, il connaît son métier. Il l'a étudié à Paris, dans les ateliers de l'école des Beaux-Arts. Il pourrait vous donner de bons conseils. »
ATTYPIQUE.COM: La rencontre avec Boudin, vous en avez gardé un souvenir intense, précis ?
Claude Monet : « Un jour vint pourtant, jour fatal, où le hasard me mit en présence de Boudin, malgré moi. Il était dans le fond de la boutique ; je ne m'étais pas aperçu de sa présence, et j'entrai. L'encadreur prend la balle au bond et, sans me demander mon avis, me présente : "Voyez donc, Monsieur Boudin, c'est ce jeune homme qui a tant de talent pour la charge !" Et Boudin, immédiatement, venait à moi, me complimentait gentiment de sa voix douce, me disait : "Je les regarde toujours avec plaisir, vos croquis ; c'est amusant, c'est leste, c'est enlevé. Vous êtes doué, ça se voit tout de suite. Mais vous n'allez pas, j'espère, en rester là. C'est très bien pour un début, mais vous ne tarderez pas à en avoir assez, de la charge. Etudiez, apprenez à voir et à peindre, dessinez, faites du paysage. C'est si beau, la mer et les ciels, les bêtes, les gens et les arbres tels que la nature les a faits, avec leur caractère, leur vraie manière d'être, dans la lumière, dans l'air, tels qu'ils sont. »
ATTYPIQUE.COM: A 20 ans, que vouliez-vous mettre dans votre peinture ?
Claude Monet : « La vérité, la vie, la nature, tout ce qui provoquait en moi l'émotion, tout ce qui constituait à mes yeux l'essence même, la raison d'être unique de l'art. »
ATTYPIQUE.COM: Avec qui avez-vous commencé à peindre à Paris ?
Claude Monet : « J'avais trouvé, d'ailleurs, à l'atelier, des compagnons qui me plaisaient, des natures qui n'avaient rien de banal. C'étaient Renoir et Sisley, que je ne devais plus désormais perdre de vue ; c'était Bazille, qui devint aussitôt mon intime, et qui aurait fait parler de lui, s'il avait vécu. Ni les uns ni les autres ne manifestaient plus que moi d'enthousiasme pour un enseignement qui contrariait à la fois leur logique et leur tempérament. Je leur prêchai immédiatement la révolte. L'exode résolu, on partit, et nous prîmes un atelier en commun, Bazille et moi. J'ai oublié de vous dire que, depuis peu, j'avais fait la connaissance de Jongkind. »
ATTYPIQUE.COM: Pourquoi ce peintre, Jongkin, vous a influencé ?
Claude Monet : « Sa peinture était trop nouvelle et d'une note bien trop artistique pour qu'on l'appréciât, en 1862, à son prix. Nul, aussi, ne savait moins se faire valoir. C'était un brave homme tout simple, écorchant abominablement le français, très timide. Il fut très expansif ce jour-là. Il se fit montrer mes esquisses, m'invita à venir travailler avec lui, m'expliqua le comment et le pourquoi de sa manière et compléta par là l'enseignement que j'avais déjà reçu de Boudin. Il fut, à partir de ce moment, mon vrai maître, et c'est à lui que je dus l'éducation définitive de mon oeil. Je le revis à Paris très souvent. Ma peinture, ai-je besoin de le dire, y gagna. Les progrès que je fis furent rapides. Trois ans après, j'exposais. Les deux marines que j'avais envoyées furent reçues avec un numéro un, accrochées sur la cimaise en belle place. Ce fut un gros succès. Même unanimité dans l'éloge, en 1866, pour un grand portrait que vous avez vu chez Durand-Ruel fort longtemps, la Femme en vert. Les journaux portèrent mon nom jusqu'au Havre. La famille me rendit enfin son estime. Avec l'estime revint la pension. Je nageai dans l'opulence, provisoirement du moins, car on devait se rebrouiller par la suite, et je me lançai à corps perdu dans le plein air. »
ATTYPIQUE.COM: Pourquoi vous êtes vous fâché avec Manet ?
Claude Monet : « Sa peinture était encore très classique, et je me souviens toujours du mépris avec lequel il parla de mes débuts. C'était en 1867 : ma manière s'était accusée, mais elle n'avait rien de révolutionnaire, à tout prendre,. J'étais loin d'avoir encore adopté le principe de la division des couleurs qui ameuta contre moi tant de gens, mais je commençais à m'y essayer partiellement et je m'exerçais à des effets de lumière et de couleur qui heurtaient les habitudes reçues. Le jury, qui m'avait si bien accueilli tout d'abord, se retourna contre moi, et je fus ignominieusement blackboulé quand je présentai cette peinture nouvelle au Salon. Je trouvai tout de même un moyen d'exposer, mais ailleurs. Touché par mes supplications, un marchand qui avait sa boutique rue Auber consentit à mettre en montre une marine refusée au Palais de l'Industrie. Ce fut un tollé général. Un soir que je m'étais arrêté dans la rue, au milieu d'une troupe de badauds, pour entendre ce qu'on disait de moi, je vois arriver Manet avec deux ou trois de ses amis. Le groupe s'arrête, regarde, et Manet, haussant les épaules, s'écrie dédaigneusement : "Voyez-vous ce jeune homme qui veut faire du plein air ? Comme si les anciens y avaient jamais songé ! »
ATTYPIQUE.COM: Et Manet de son coté vous regarde « en chien de faïence » parfois ?
Claude Monet : « C’est exact. Manet avait d'ailleurs contre moi une vieille dent. Au Salon de 1866, le jour du vernissage, il avait été accueilli, dès l'entrée par des acclamations. "Excellent, mon cher, ton tableau !" Et des poignées de main, des bravos, des félicitations. Manet, comme vous pouvez le penser, exultait. Quelle ne fut pas sa surprise quand il s'aperçut que la toile dont on le félicitait était de moi. C'était la « Femme en vert ». Et le malheur avait voulu que, s'esquivant, il tombât sur un groupe dont Bazille et moi nous étions. "Comment va ? lui dit un des nôtres. - Ah ! mon cher, c'est dégoûtant, je suis furieux. On ne me fait compliment que d'un tableau qui n'est pas de moi. C'est à croire à une mystification". Quand Astruc, le lendemain, lui apprit que son mécontentement s'était exhalé devant l'auteur même du tableau et qu'il lui proposa de me présenter à lui, Manet, d'un grand geste, refusa. Il me gardait rancune du tour que je lui avais joué sans le savoir. Une seule fois on l'avait félicité d'un coup de maître et ce coup de maître avait été frappé par un autre. Quelle amertume pour une sensibilité à vif comme la sienne. »
ATTYPIQUE.COM: Comment vous êtes vous a nouveau fréquenté ?
Claude Monet : « Ce fut en 1869 seulement que je le revis, mais pour entrer dans son intimité aussitôt. Dès la première rencontre il m'invita à venir le retrouver tous les soirs dans un café des Batignolles où ses amis et lui se réunissaient, au sortir de l'atelier, pour causer. J'y rencontrai Fantin-Latour et Cézanne, Degas, qui arriva peu après d'Italie, le critique d'art Duranty, Emile Zola qui débutait alors dans les lettres, et quelques autres encore. J'y amenai moi-même Sisley, Bazille et Renoir. Rien de plus intéressant que ces causeries, avec leur choc d'opinions perpétuel. On s'y tenait l'esprit en haleine, on s'y encourageait à la recherche désintéressée et sincère, on y faisait des provisions d'enthousiasme qui, pendant des semaines et des semaines, vous soutenaient jusqu'à la mise en forme définitive de l'idée. On en sortait toujours mieux trempé, la volonté plus ferme, la pensée plus nette et plus claire. »
ATTYPIQUE.COM: Belle ile en mer : à partir du 12 septembre 1886, vous y êtes. Vous étiez inquiet en débarquant à Palais, le port principal de cette ile magnifique du Morbihan. Pourtant, 39 tableaux très réussis ont été peints en 10 semaines. Lumière et ambiance magique de ce superbe endroit vous convenaient particulièrement ? On a parfois l'impression que vous cherchez a suspendre le temps.
Claude Monet : « A Belle-Ile, je suis dans un pays superbe de sauvagerie, un amoncellement de rochers terrible et une mer invraisemblable de couleurs ; enfin je suis très emballé quoique ayant bien du mal, car j'étais habitué à peindre la Manche et j'avais forcément ma routine, mais l'Océan, c'est tout autre chose (2). Je me donne beaucoup de mal et me fais un mauvais sang. La mer est d’une beauté incroyable et peuplée de rochers fantastiques... Je suis enthousiasmé par cette terrible contrée et cela parce qu’elle me pousse à sortir de ce que j’ai l’habitude de faire. »
ATTYPIQUE.COM: Quand avez-vous compris que vous alliez pouvoir "négocier" votre travail en tant qu'artiste reconnu? Vous avez donné une interview au journal "Le Temps" en 1900 je crois ou vous évoquez notamment vos rapports avec l'un de vos marchands, Durand Ruel…
Claude Monet : «Oui, c'est exact. Durand-Ruel pour nous fut le sauveur. Pendant quinze ans et plus, ma peinture et celle de Renoir, de Sisley, de Pissaro n'eurent d'autres débouchés que le sien. Un jour vint ou il lui fallut se restreindre, espacer ses achats. Nous croyions voir la ruine: c'était le succès qui arrivait. Il faut vendre cher dès le début. Je tiens a préciser que je trouve absolument néfaste et mauvais pour un artiste de vendre exclusivement à un seul marchand. (3) »
ATTYPIQUE.COM: Suite à une exposition, vous avez écrit à Durand-Ruel que vous n'étiez pas assez connu et en même temps vous expliquez ne pas avoir l'ambition d'être populaire. C'est la "valeur Monet" qui vous préoccupait alors ?
Claude Monet : « C'est au point de vue commercial qu'il faut voir les choses. Et ne pas reconnaitre que mon exposition a été mal annoncée, mal préparée, c'est ne pas vouloir voir la vérité. Il fallait à tout prix s'assurer d'avance le concours de la presse, car même les amateurs intelligents sont sensibles au plus ou moins de bruit que font les journaux. Je n'ai pas, croyez-le bien, l'ambition d'être populaire et n'aspire pas à faire le bruit des aquarellistes et autres, mais je trouve que nous ne sommes pas assez connus, et que l'on ne voit pas assez nos tableaux. (3) »
ATTYPIQUE.COM: Dernière question Claude Monet : l’amitié compte énormément pour Vous. Beaucoup d’amis ont enrichi votre vie, Rodin, Clémenceau notamment…
Claude Monet : « Oui, Clémenceau par exemple m’a écrit de très belles lettre ce « vieux maboul » comme celle-ci datée de 1922 où il livre ces « impressions » : « Je vous aime parce que vous êtes vous, et vous m'avez appris à comprendre la lumière. Vous m'avez ainsi augmenté. (...) Mes yeux ont besoin de votre couleur et mon cœur est heureux de vous." fin de citation. Mais j'étais attentif à ne pas être dérangé constamment à Giverny: je ne reçois pas quand je travaille, non, je ne reçois pas. Quand je travaille, si je suis interrompu, ça me coupe bras et jambes, je suis perdu. Vous comprenez facilement, je cours après une tranche de couleur.»
La rubrique Last Interview consacrée à Claude Monet: Sources et Notes de lecture complémentaires : Questions et citations regroupées par Jean-Philippe Klein et Jean Philippe Bichard pour Attypique (avec 2 T):
Notes :
Source : texte donné par Claude Monet
1) En 1900, Monet a atteint la gloire. A l'occasion d'une exposition parisienne, un journaliste du Temps, Thiébault-Sisson, lui fait raconter sa vie. Le 26 novembre 1900 le journal Le Temps publie donc cette autobiographie où Monet bâtit lui-même sa légende. Le texte, savoureux et volontiers anecdotique, n'est pas forcément le reflet fidèle de la réalité...
2) lettre de Monet à Gustave Caillebotte).
3) Cité dans le livre "Les artiste ont toujours aimé l'argent" de Judith Benhamou-Huet (Grasset)
Attypique sélection livres sur Monet / Jean Philippe Bichard
Le catalogue de cette manifestation, ouvrage collectif illustré de magnifiques reproductions, comprend notamment des textes des commissaires Guy Cogeval, Sylvie Patin, Sylvie Patry, Anne Roquebert, Richard Thomson (RMN/Musée d'Orsay, 384 p., 50 euros).
BONUS:
http://impressionnisme-mode.musee-orsay.fr/le-defile-des-peintres.html
http://www.digitick.com/claude-monet-ile-de-france-css4-rmn-pg5-fi1155.html
http://www.grandspeintres.com/monet/liens.php
http://www.fondation-monet.fr/
http://www.intermonet.com/oeuvre/oeuvre.htm
Livres récents :
Un déluge de publications accompagne l'expo du Grand-Palais.
Les « Nymphéas, Monet grandeur nature », par Michel Draguet, qui, outre une évocation des jardins de Giverny, donne à voir une trentaine de dépliants (certains hauts d'un mètre !) permettant de découvrir des détails du chef-d'œuvre du peintre (Hazan, 228 p., 170 euros).
« Monet » par Ségolène Le Men chez Citadelles & Mazenod (426 p., 184 euros).
A noter, réédition par la RMN de la « Correspondance de Clemenceau à son ami Claude Monet » (200 p., 30 euros),
Gallimard propose une intéressante biographie croisée de « Claude Monet, Georges Clemenceau, une histoire, deux caractères », par Alexandra Duval-Stalla (288 p., 21 euros).
Autre réédition, chez Hazan, une véritable somme de Marianne Alphant, « Monet, une vie dans le paysage » (728 p., 18 euros).
« Monet, l'œil et l'eau », par Vincent Noce (RMN, 240 p., 12 euros)
Jean Philippe Bichard
Pierre Eychart sur les Nymphéas de Claude Monet par jcheron
